La focalisation zéro ou le point de vue omniscient

Le récit est raconté par un narrateur, qui n’est pas un personnage du récit et que l’on pourrait considérer comme le maître absolu de l’histoire. Il se substitue à l’auteur… Il sait tout, de la taille des dents de lait d’un soldat tué dès la première salve de l’escarmouche du prologue, jusqu’aux secrets encore inconnus de la science (même s’il a tort d’un point de vue scientifique, il a raison dans le roman…). Le narrateur peut prévoir le futur et connaît également le passé. Il peut passer des pensées (et états d’âme) d’un personnage à un autre, sans prévenir et sans avoir besoin de s’excuser. Il peut sentir les odeurs (et toutes autres sensations) perçues par chaque protagoniste présent (ou non) dans le récit.

Le narrateur est donc… omniscient et, dès lors, il devient difficile de commettre des fautes de point de vue. En revanche, le risque le plus important demeure sans nul doute la possibilité de perdre son lecteur par des digressions ou des changements de perspectives (passer des pensées ou des sensations d’un personnage à un autre) trop brusques ou mal préparés.

Le narrateur est par exemple le conteur qui a hanté nos nuits d’enfants avec ses histoires cauchemardesques de loups dévorant le Petit Chaperon Rouge ou de sorcière cuisinant les enfants dans une maison construite en sucre d’orge.

Outre les contes de Charles Perrault ou des frères Grimm, la littérature française ou internationale regorge d’exemples de récits rédigés en focalisation zéro. Je pense ainsi à Victor Hugo qui, dans Les Misérables, adopte typiquement un point de vue omniscient. Les (très longues ?) cent premières pages où il prend le temps de décrire l’existence du curé afin de justifier le fait qu’il laisse Jean Valjean partir avec l’argenterie en sont un exemple flagrant.

On peut également citer Mobydick de Herman Melville où l’on peut trouver de nombreuses digressions narratives allant des techniques de navigation à la faune marine en passant par certaines cultures humaines dites primitives.

Aspect

– Il/ils/noms/surnoms/périphrases.

– Omniscience du narrateur qui s’exprime avec une voix qui lui est propre.

Avantages :

– Le narrateur a la possibilité de passer les informations qu’il désire quand il le désire. Il n’est prisonnier d’aucune perspective, d’aucun point de vue particulier comme avec le point de vue interne et, à la différence du point de vue externe, le narrateur peut, s’il le désire/s’il en a besoin, entrer dans les pensées de ses personnages.

– Il a la possibilité de générer du suspense/de la curiosité par des petites phrases annonciatrices du destin (funeste, heureux…) d’un des protagonistes. Par exemple : « Et, à cet instant précis, jamais elle ne se serait doutée qu’elle déserterait son mari et fuirait avec M. Xvzer.» Sachant qu’à cet endroit de l’histoire, le lecteur sait qu’elle considère M. Xvzer comme son ennemi le plus implacable.

– Il est aisé de créer une histoire complexe avec des points de vue très multiples et une intrigue cohérente intéressante.

– La voix du narrateur peut être utilisée pour faire : de l’humour, de la critique, etc… Cela permet de donner un ton très particulier au récit.

Inconvénients :

– Peu immersif et le lecteur pourrait avoir des difficultés à s’attacher aux personnages ou à entrer dans l’histoire.

– Si le narrateur passe trop régulièrement d’un personnage à un autre, des pensées ou actions d’un individu à un autre, il court le risque de perdre le lecteur. L’exemple le plus parfait serait dans une scène de cohue où le narrateur décrit les faits et gestes de plusieurs personnages. Untel fait ça ; deux lignes plus loin, unetelle casse une bouteille sur la tête de son voisin ; avant que le narrateur ne revienne sur untel et de passer à trucmuche. Ici, je ne dis pas que décrire une telle scène selon le schéma narratif ci-dessus est impossible ou relève de l’erreur. Ce que j’essaie d’expliquer est qu’il est probablement plus facile de raconter une cohue personnage par personnage et d’utiliser l’escarmouche comme un événement où chacun donne son point de vue sur la situation et sur ses actions (un peu comme dans le film de Quentin Tarantino : Jackie Brown). C’est beaucoup moins fouillis… Après, il s’agit simplement de mon point de vue et vous pouvez tout aussi bien réussir brillamment votre scène globale sans passer par les artifices que j’ai décrits ci-dessus.

– Il faut une certaine constance dans la narration, c’est-à-dire un degré de profondeur constant avec lequel le narrateur entre dans les pensées d’un personnage à un autre, avec lequel le narrateur décrit ses actions et se positionnent dans le récit. Par exemple, le narrateur a habitué son lecteur à ne relever que les pensées fugaces de ses personnages ; si, en tant qu’auteur, vous avez besoin d’une plongée abyssale dans les pensées de l’un d’eux, il me semble important que vous prépariez bien le terrain de façon à ne pas déstabiliser votre lecteur, car une plongée aussi subite et profonde qu’inattendue pourrait l’éjecter définitivement de votre récit. Après, si votre but est de déstabiliser votre lecteur, pourquoi pas… C’est une question de choix narratif que seul l’auteur peut faire et assumer jusqu’au bout.

– Parce qu’il offre beaucoup de possibilités et de libertés sur la façon de raconter l’histoire, la focalisation zéro peut s’avérer risquée si vous avez des tendances à la digression didactique, idéologique, etc, dont le but est davantage d’étaler vos savoirs ou opinions que de servir votre récit. Le narrateur sert votre récit et votre intrigue et des digressions intempestives pourraient lasser votre lecteur… ou rendre votre texte très particulier et unique. Seulement, à titre personnel, je vous conseillerai la retenue ; mais vous êtes, bien entendu, libre de faire comme vous l’entendez.

Fonctionnement concret : quelques exemples

Extrait 1 :

La voiture à gravitation s’arrêta à quelques centimètres du trottoir, dans une rue où, de part et d’autre, des gratte-ciel gigantesques s’élevaient vers les cieux, comme s’ils tentaient de crever la voute céleste et d’obstruer la lumière du soleil. L’avocat, Monsieur Lagardère, sortit de la voiture et, d’un pas digne, il contourna le véhicule avant d’ouvrir la seconde portière.

– Bienvenue à New New New York, Monsieur Brown, déclara l’homme de loi en tendant une main réticente vers le prêtre.

Les affaires étaient les affaires et les enjeux financiers valaient sans nul doute les quelques désagréments subis ! Peu importait les sentiments que lui inspiraient la situation ! Peu lui importait l’aversion viscérale que l’homme d’Église qu’il était chargé d’accueillir lui inspirait !

De son côté, Monsieur Alfonse Brown observa son vis-à-vis quelques instants avant de décider qu’il ne  pouvait faire confiance à cet avocat véreux, capable de vendre son âme pour le simple plaisir de posséder de l’argent et de vivre comme un seigneur grotesque au milieu de sa cour.

Les yeux du prêtre se portèrent en direction de la tour Big Brother, véritable nid à touristes devant lequel ils se prenaient en selfie dans des positions toutes plus grotesques les unes que les autres. Le monument était le plus grand bâtiment de New New New York et s’imposait au fil des décennies comme le symbole de la mégalopole titanesque, qui comptait désormais soixante-quinze millions d’habitants. Devant ce qu’il considérait comme une offense à Dieu, l’homme d’Église frissonna et une chair de poule lui souleva les poils des bras.

La force qui souleva le poil des bras de Monsieur Lagardère n’était en revanche pas le résultat de sa terreur à l’égard de Dieu mais bien le fruit de son excitation et de l’appât du gain. Toutes les propriétés foncières possédées par l’Église dans le petit Comté de la Franche ne lui échapperaient pas ! Il saignerait à blanc cet ecclésiastique et s’offrirait une virée dans l’espace avec des prostituées. Depuis toujours, il rêvait de pouvoir forniquer en apesanteur. Tous ses amis lui expliquaient qu’il s’agissait de la meilleure expérience de leur existence. Il était le seul de son petit groupe à ne pas l’avoir tentée. Il avait hâte ! Il était las que les autres le prennent de haut et lui assène le sobriquet de « puceau de l’espace ».

Tandis que Monsieur Lagardère accompagnait Monsieur Brown vers l’immeuble où l’avocat avait ses bureaux, à plusieurs centaines de mètres de là, Madame de la Prade posa les jumelles sur le rebord de la fenêtre et esquissa un sourire carnassier. Ce prêtre et cet avocat n’étaient pas au bout de leurs surprises ! Ils s’entretueraient tous les deux et elle ramasserait la mise ! Les inconscients ! Et, alors que Madame de la Prade se réjouissait du butin à venir, un quatrième individu, qu’aucun des trois autres protagonistes ne connaissait, leva les yeux de son ordinateur et décida que les propriétés foncières du Comté de la Franche restaient à sa portée s’il faisait montre de finesse juridique.

Ici, je ne dis pas que mon point de vue est bancal. Je ne dis pas que j’ai commis l’erreur d’alterner les points de vue des différents personnages de façon beaucoup trop systématique au point de donner « le tournis » à un éventuel lecteur. Pour moi, un tel extrait reste cohérent à condition que je ne continue pas deux-cents pages dans la même veine. Je suis donc à la frontière entre l’acceptable et le problématique. Mais, là encore, il s’agit de ma propre perception de l’outil focalisation zéro.

En revanche, à la relecture, il me semble que j’oscille dangereusement entre une narration chorale interne à trois points de vue et le point de vue omniscient. L’utilisation outrancière du discours indirect libre me semble une preuve manifeste de mon « erreur ». De même, l’absence de description physique de mes protagonistes pourrait être également symptomatique d’une focalisation interne. En d’autres termes, l’exemple ci-dessus ne me semble pas le plus représentatif de la focalisation zéro. D’où l’exemple numéro deux.

Extrait 2 :

L’avocat s’approcha de la porte et l’ouvrit.

– Bienvenue à New New New York, Monsieur Brown.

L’individu replet qui s’extirpa de la voiture portait une soutane souillée par de la nourriture. Qu’est-ce qu’il pue ! pensa l’homme de loi.

– Je vous remercie, Monsieur Lagardère, répondit le prêtre en observant avec des yeux ébahis les tours de verre et d’acier qui s’élevaient autour de lui.

Les voitures surgissaient en tous sens et se manifestaient sans cesse par des coups d’avertisseur sonore. L’odeur souleva le cœur de Monsieur Bown, qui eut envie de vomir. Inconscient de son malaise, l’avocat le prit par le bras et attira son attention sur la plus haute des tours environnantes.

– C’est la tour Big Brother, annonça-t-il fièrement. Elle est grandiose ! Elle mesure quatre-cent trente-cinq mètres et elle comporte plus de deux-cents étages. Et regardez les corniches tout autour. C’est typique de l’architecture néo-moderne. Big Brother, c’est le symbole de la New New New York. Vous ne pouvez pas venir ici sans faire un selfie devant elle.

– Je n’ai pas de téléphone portable, répondit le prêtre. Et je ne suis pas sur les réseaux sociaux non plus. J’ai trop à faire avec mes ouailles pour risquer de perdre mon temps sur Internet.

Les boucles blondes qui descendaient jusqu’aux épaules de l’avocat manifestèrent sa consternation dans un mouvement réprobateur évident. L’agacement déforma ses traits juvéniles. Depuis tout petit, Monsieur Lagardère s’était entouré des technologies de l’information et de la communication. Il s’agissait chez-lui d’un besoin compulsif et il considérait ceux qui s’en passaient comme des arriérés.

– Mais vous ne pouvez pas décemment dialoguer avec vos ouailles sans Face de Fuque et Twitilleur ! s’exclama-t-il d’une voix outrée. Vous pourriez facilement multiplier par quatre ou cinq votre audience !

Le prêtre haussa les épaules et répondit d’une voix aussi sereine qu’assurée.

– Je préfère m’occuper correctement d’une centaine de personnes plutôt que de mal m’occuper de cinq-cents âmes en peine…

Ici, j’ai décidé de vous mettre un extrait où le narrateur est plus en retrait vis-à-vis des protagonistes de l’histoire au point d’être très proche de la narration en point de vue externe. De façon générale, je dirais que si mon extrait Un comme mon extrait Deux sont valides (même s’ils auraient probablement besoin d’une révision), l’un comme l’autre présente des ambiguïtés de point de vue. Et pour cause, car, d’une certaine manière, la focalisation zéro est susceptible de faire appel au point de vue externe et/ou interne à la troisième personne. Le tout reste donc de trouver une constance narrative avec laquelle vous êtes confortable, vous, en tant qu’auteur et, satisfaisante pour votre lecteur.