La focalisation interne : première partie, le « je »

Wikipédia définit la focalisation interne de la façon suivante :

« L’action est vue par un personnage. Même si le récit est à la troisième personne, la scène est perçue par celui-ci. Le narrateur limite les informations à ce que ce personnage comprend et connaît. Le personnage exprime ses sentiments, ses réflexions, en passant par le discours indirect libre. Le point de vue interne peut aussi être écrit à la première personne. »

À ma connaissance, il existe deux modes de focalisation interne :

– une focalisation interne à la première personne (le « je »)

– une focalisation interne à la troisième personne (le « il »)

J’ai donc décidé de séparer les deux types de focalisation interne car, même si elles sont très similaires, elles ont tout de même leurs spécificités.

Dans cette première partie, je vais me focaliser sur la focalisation interne à la première personne.

Le point de vue en « je »

Il est particulièrement utilisé dans les ouvrages dits YA (Young Adult) car il s’agit du plus immersif des points de vue. Il permet au lecteur de s’identifier immédiatement au narrateur et de penser et voir comme lui. Il existe différentes formes/supports permettant de tels récits :

Typologie

– récit que j’appelle « à vif »

Ces derniers deviennent de plus en plus fréquent dans la littérature dite YA (Young Adult) mais pas seulement. Il s’agit de suivre un personnage particulier au cours des péripéties qu’il traverse en s’affranchissant d’obstacles comme le trou de mémoire rétrospectif. Le récit a donc un caractère plus instantané qu’une autobiographie. En revanche, la difficulté principale est de pouvoir varier le style littéraire en fonction des situations. Ainsi, si le narrateur est confus (il vient de prendre un coup sur la tête, il est fiévreux, il a ingurgité de l’alcool ou d’autres formes de drogue), la structure et le style littéraire du récit doivent être modifiés. De même, si le récit commence à l’enfance, alors l’auteur doit écrire différemment lorsqu’il aborde le point de vue de l’enfant et celui de l’adulte.

La saga Twilight de Stéphanie Meyer suit  exactement ce type de schéma narratif même si le début est un flash forward et, qu’en un sens, ce faisant, elle a triché avec le point de vue (on a les références que l’on peut, ). Ou, si vous voulez une référence plus classique : L’Etranger d’Albert Camus.

-Mémoires et l’Autobiographie

La différence principale entre des mémoires et une autobiographie tient dans le fait que des mémoires sont rédigées par un individu ayant occupé une place importante dans une société particulière ou dans des événements historiques importants. Il s’agit alors de justifier son action passé et ses décisions auprès du public. Une autobiographie concernerait davantage des célébrités, des écrivains, des individus ayant mené une existence qui sort de l’ordinaire (enfant battus, divorce, orphelins, etc…) ou tout simplement des individus désireux de laisser à leur famille et à leur descendance un récit de leur vie.

Ce type de récit possède donc des caractéristiques légèrement différentes d’un récit comme la saga Twilight. Par exemple, si le récit est raconté avec une voix très particulière (celle du narrateur), d’un point de vue technique, il peut s’affranchir de certaines difficultés :

– Une harmonisation complète du style littéraire tout au long de l’œuvre.

– Le phénomène bien connu du trou de mémoire pour justifier certaines failles de l’intrigue : je ne me souviens plus.

– Avec de tels récits, il est de même possible de faire des remarques a posteriori telles que : « à cet instant T, jamais je ne me serais douté que Darth Vador était mon père. »

– Le narrateur peut avoir des choses à cacher et ne pas raconter tous les faits ou bien mentir au lecteur (quelqu’un qui a trompé assidument son épouse pendant trente ans et qui est toujours marié avec elle, ne va pas s’amuser à décrire toutes ses infidélités conjugales dans ses mémoires

Exemples développés :

1 Farseer trilogy de Robin Hobb (Série de l’Assassin royal en traduction française). Dans cette série (non loin de devenir un classique de la littérature de Fantasy) Robin Hobb ne possède qu’un seul et unique narrateur : Fitz Chevalerie Lonvoyant. Celui-ci est un bâtard royal et un assassin qui œuvre pour le trône des Six Duchés. L’ensemble de ces romans est rédigé à la première personne et il s’agit de son point de vue sur les péripéties traversées par son royaume. Il s’agit donc des pensées rétrospectives d’un homme plus âgé sur des événements passés. Le narrateur ne se souvient plus (ou très peu) de sa mère après que celle-ci l’ait abandonné à ses six ans. Si un tel procédé passe parce qu’il s’agit du point de vue de l’adulte, un tel trou de mémoire aurait dû être justifié très soigneusement si le récit était raconté « à vif ».

2 The Kingkiller Chronicle de Patrick Rothfuss (Name of the Wind et The Wise Man Fear – tome 3 encore à paraître à l’heure où j’écris ces lignes) est un cas très particulier de mémoires. En effet, le temps présent est raconté dans une perspective narrative à la troisième personne et on y suit le narrateur principal (Kote) ainsi que son apprenti et un scribe ambulant dans un monde qui s’écroule sur lui-même et semble dévoré par la guerre. Or, Kote n’est pas seulement le barman d’une auberge. Il se sent responsable des événements historiques qui se déroulent autour de lui. Et, comme Kote (autrefois Kvothe) était autrefois un conteur et un musicien, il raconte au scribe ses péripéties. Le récit bascule alors dans un système narratif à la première personne. Il s’agit donc, ici, de mémoires orales.

3 Si la Fantasy ne vous intéresse pas, vous pouvez consulter des auteurs plus classiques comme les Mémoires d’Outre-Tombe de Châteaubriand ou bien les Confessions de Jean-Jacques Rousseau (qui  sont des mémoires authentiques et non des mémoires fictives). Pour une autobiographie originale d’un point de vue stylistique, vous pouvez aussi vous orienter vers Enfance de Nathalie Sarraute.

– Journal

Il s’agit d’un récit où le narrateur écrit jour après jour les événements qui jalonnent son existence. De façon classique, chaque entrée est datée. On y retrouve les pensées intimes du narrateur ainsi que les difficultés qu’il rencontre au quotidien. De façon générale, le récit ne possède aucune unité cohérente réelle (puisqu’un véritable journal n’est pas un roman où chaque fait est calibré en fonction de l’intrigue). De nos jours, les éditeurs publient autant des journaux intimes fictifs que des journaux intimes réels.

– Exemples de journal intime réel :

1 Le Journal d’Anne Frank où l’on suit l’existence d’une petite fille de douze ans durant la deuxième guerre mondiale (elle est juive).

2 L’Herbe bleue raconte l’existence d’une adolescente toxicomane. À ce titre, parce que son quotidien est confus et son esprit brouillé, il est précisé à plusieurs reprises que certaines parties de ce journal sont rédigées sur des supports hétéroclites. De même, parfois, le narrateur est incapable de connaître la date du jour.

– Exemple de journal intime fictif :

Dans Le Journal de Bridget Jones, on suit les tourments amoureux et les tentatives de Bridget Jones de mener une existence plus « saine » (maigrir et arrêter de fumer). Ici, comme il s’agit de fiction, il semble important de préciser que la trame narrative est plus resserrée, plus efficace, que dans des journaux intimes authentiques.

– roman épistolaires

Les romans épistolaires sont des récits dont la trame s’effectue autour d’un échange de lettres entre plusieurs narrateurs.

Les exemples les plus classiques sont, sans conteste, Les Lettres persanes de Montesquieu ou bien Les Liaisons dangereuses de Laclos.

Aspects :

 – Je.

– Accès immédiat aux pensées du narrateur.

– Perçoit le monde comme le narrateur (écriture différente s’il s’agit d’un enfant, adolescent, adulte, classe social, érudition…).

– Le lecteur n’en sait pas davantage que le narrateur (comprend les choses en même temps que lui ou que ce qu’il veut bien lui laisser savoir).

– Si vous avez plusieurs narrateurs en « je », vous devez élaborer un style littéraire distinctif pour chacun d’eux.

Avantages :

– Récit immersif.

– Facile d’accrocher le lecteur.

– Donne une humanité, une densité plus grande au personnage car il devient beaucoup plus facile à caractériser et densifier. Le récit sonne alors plus « vrai » (si la narration est bien maîtrisée…).

– Tromper ou jouer avec le lecteur par une narration non fiable :

1 Dans Lunar Park (de Brett Easton Ellis), le narrateur (Brett Easton Ellis lui-même) est constamment ivre, drogué ou sous anti-dépresseurs au point qu’il imagine des peluches sanguinaires, que sa maison est hantée et que Patrick Bateman (le tueur d’American Psycho) commet des meurtres dans la réalité. À la fin du récit, il devient très difficile, voire impossible, de démêler la réalité du délire. En d’autres termes, l’auteur joue et trompe son lecteur en permanence.

2  Dans Le meurtre de Roger Ackroid (de Agatha Christie) le narrateur est le meurtrier. Il est fidèle dans la narration des faits mais il omet tout simplement de décrire le meurtre. Ainsi, le lecteur est joué dès le début.

– Il est également possible de jouer avec la naïveté/les croyances etc… du personnage. Le lecteur sait que le narrateur est complètement à côté de la plaque et ça peut créer des situations intéressantes d’un point de vue narratif. À consommer avec modération cependant, car le lecteur peut s’agacer de la stupidité du narrateur et donc refermer le livre. Dans la même veine, il est possible de faire croire au narrateur des mensonges de façon à guider ses pensées et à l’induire en erreur sur une grande partie du roman.

– L’utilisation du « je » permet d’éviter les répétitions de prénoms et certaines ambiguïtés de « qui fait quoi » dans la description d’une scène avec plusieurs protagonistes.

Inconvénients

– Le prisme de l’histoire très resserré autour du narrateur. Et, la chose peut devenir difficile d’un point de vue informationnelle, raison pour laquelle les auteurs ont très régulièrementt recours à des quêtes initiatiques où le protagoniste principal est un enfant/adolescent qui découvre le monde en même temps que le lecteur. Autre possibilité, introduire un personnage à qui il faut tout expliquer.

– Il est indispensable de très bien caractérisé et comprendre son personnage avant de commencer à rédiger : l’origine sociale, le niveau d’éducation, l’histoire et les intérêts du narrateur obligent l’écrivain à réfléchir et faire des choix de vocabulaire ou de syntaxe plus ou moins assumés.

L’exemple le plus frappant qui me vient en tête est le livre de Daniel Keyes (Des fleurs pour Algernon) où le narrateur est limité au tout début d’un point de vue intellectuel (sa rédaction s’en ressent, avec des fautes d’orthographe et de syntaxe). Puis, il subit une opération qui lui permet d’accroitre ses facultés intellectuelles (amélioration de la qualité de son écriture). Enfin, l’opération ne tient pas sur le long terme et il périclite (son écriture également). Pour autant, il me semble important de préciser que ce type de narration, si mal maîtrisé, peut-être dangereux et agacer le lecteur. Ainsi, en tant qu’écrivain, posez-vous la question suivante : comment écririez-vous si votre narrateur était un individu intelligent mais illettré ? Pour vous donner une idée de l’ampleur de la tâche et de la réflexion que ce type de narration peut susciter, je vous invite à consulter le lien suivant, extrait d’un forum d’écriture.

– Il faut également prendre en compte les évolutions du personnage au fil de la rédaction : ex : le narrateur est enfant au début et devient adulte par la suite. Il faut donc être capable de varier les styles littéraires.

– De façon plus concrète, il est important de faire preuve d’un certain doigté dans la rédaction et ne pas forcer le trait de manière exagérée. Car, certains tics de langage du narrateur pourraient agacer le lecteur. Il faut donc caractériser sans pour autant stigmatiser ou caricaturer. De même, il faut prendre garde à ce que le style littéraire choisi ne nuise pas à la narration en temps que telle.

Fonctionnement concret : quelques exemples

Description de la même scène par deux narrateurs différents :

Ici, je tiens à préciser que j’ai volontairement forcé le trait pour les besoins de la démonstration. Il est de même probable que les caractéristiques/tics de langage de l’un ou l’autre narrateur agacent le lecteur à un moment donné, d’où le conseil de doigté que j’ai donné un petit peu plus haut.

Extrait 1 :

caractérisation grossière du personnage : un agriculteur qui a vécu toute son existence dans sa campagne et qui n’a jamais aimé aller à l’école ou lire autre chose que des magazines d’informations agricoles. À noter, le manque d’éducation ne signifie/n’induit pas la vulgarité mais, comme je l’ai dit plus haut, j’exagère (et pas nécessairement dans le bon sens).

Et là, le snobinard d’avocat me fait descendre de c’te putain d’voiture. Il m’montre la ville, comme un coq chante bien fort dans son poulailler pendant qu’il a d’la merde jusqu’au g’noux. Là où il habite… Franch’ment, j’ai envie d’le prendr’ dans mes bras pour l’consoler. Y a pas un brin d’herbe, ici ! Pas d’arbre non plus ! Rien ! Juste des bâtiments très hauts qui cachent la lumière du soleil. Et l’bruit… Toutes ces voitures. Tous ces klaxons. Ça vaut pas l’beuglement des vaches. Sans parler d’la qualité d’l’air. J’ai les poumons en feu.

Extrait 2 :

Caractérisation grossière du personnage : jeune institutrice de campagne qui a passé la plus grande partie de son existence dans les livres.

Le bel avocat me tend la main pour me faire sortir de la voiture. Mon regard se perd sur son visage et notamment ses pommettes saillantes, qui lui donne une apparence efféminée mais qui, étrangement, m’attire plus que de raison. J’aime son parfum. Il m’enivre et j’imagine quels effets ses lèvres feraient si elles se posaient contre les miennes. Et sa langue…

Tandis qu’il me montre la ville et me décrit les caractéristiques de chacun des gratte-ciel, je détourne la tête pour qu’il ne remarque pas le rouge de mes joues tandis que je m’imagine des scènes de plus en plus torrides. En sa compagnie, même l’odeur de pollution et le bruit des avertisseurs sonores me semblent romantiques.

Exemple d’une erreur de point de vue :

Extrait 1 :

Je sors de la voiture et l’avocat me tend la main. Je la serre avec distraction tout en observant les immeubles qui s’élèvent à l’horizon. À l’intérieur de l’un des gratte-ciel, une secrétaire sert le café de son employeur avant de s’agenouiller sous le bureau et de défaire sa braguette.

Ici, la faute de point de vue se résume au fait que le narrateur n’est pas en mesure d’observer ce qui se produit dans l’immeuble, puisque ce dernier se situe à l’horizon…

Extrait 2 :

Je sors de la voiture et l’avocat me tend la main. Je la serre avec distraction tout en observant les immeubles qui s’élèvent à l’horizon. Quel plouc ! pensa l’homme de loi en observant avec dégoûts les habits provinciaux de son invité tandis que ce dernier lui tournait le dos.

Ici, la faute de point de vue est la suivante : puisqu’on est dans le point de vue de l’invité, il est impossible de savoir ce que l’avocat pense. Tout au plus, le narrateur peut interpréter un regard, un geste et supputer les pensées de ses interlocuteurs.

De même, le narrateur ne peut pas savoir ce qui se produit dans son dos. Le point de vue en « je » est comme une caméra embarquée dans le cerveau de votre narrateur. Imaginez que vous propulsez quelqu’un, en permanence, dans le corps et l’esprit d’un autre. En d’autres termes, tout passage en focalisation interne à la première personne (dans une récit « à vif ») où vous écrivez quelque chose comme : « je n’entends pas le bruit de la porte qui grince » est, de mon point de vue, une erreur de perspective narrative.