La focalisation interne : deuxième partie, le « il »

La focalisation interne à la troisième personne est une perspective narrative très utilisée en littérature contemporaine dans la mesure où elle reste immersive tout en évitant certaines difficultés de la focalisation en « je ». Comme avec cette dernière, on suit un personnage au plus près de l’action. La différence principale reste qu’avec ce point de vue en « il », on s’affranchit des difficultés de langage propres à chaque personnage puisque ce n’est pas lui qui parle (voir les exigences du point de vue en « je » ici).

À cet endroit précis de mes explications, il me semble intéressant de citer le blog de l’écrivain Paul Béorn qui dit les choses mieux que moi :

« Vous racontez votre récit à la troisième personne du singulier, mais en ne quittant pas d’une semelle un personnage-point-de-vue. C’est le « point de vue interne ». Vous êtes dans la tête d’un seul personnage, vous connaissez tous ses secrets, ses doutes, ses pulsions et ses remords. Mais vous ne pouvez pas entrer dans la tête des autres et vous ne pouvez pas montrer quelque chose que votre personnage-point-de-vue ne voit pas lui-même. Cette technique ressemble à la première [focalisation interne à la première personne], mais vous pouvez vous affranchir du langage particulier de votre personnage, puisque ce n’est pas lui qui parle. »

De même, Il est parfois difficile de distinguer le point de vue omniscient de la focalisation interne en « il ». Pourtant, la différence existe puisqu’on ne suit qu’un personnage à la fois avec la focalisation interne alors qu’avec le point de vue omniscient, non seulement le narrateur suit tous les personnages à la fois, mais, en outre, le narrateur connaît le futur, le passé et ne fait pas partie de l’histoire en tant que tel.

Dans The Way of Kings, le premier tome de la série épique de Brandon Sanderson (Stormlight Archives), l’auteur utilise typiquement une narration interne à la troisième personne. Ainsi, chapitre après chapitre, il suit tel ou tel personnage, ses pensées, ses ressentis, ses haines, ses amours, etc… sans jamais dévier de point de vue. Et, pour donner de l’épaisseur à son monde, il suit plusieurs personnages avec ce même point de vue. Seulement, à chaque fois qu’il passe d’un personnage à un autre, soit il change de chapitre, soit il effectue un saut de ligne pour matérialiser le changement de perspective. De cette manière, il ne perd pas le lecteur et il peut continuer à dérouler son monde sans gêner le lecteur.

C’est aussi un choix très commun pour les auteurs de romans policier ou de polar (qui prennent généralement le point de vue d’un ou deux enquêteurs) dans la mesure où ce point de vue se prête très bien à des romans de « mystère » où les protagonistes découvrent peu à peu les indices leur permettant de découvrir le meurtrier ou la vérité.

PS : ici, je ne m’amuse pas à multiplier les exemples car je l’ai déjà plus ou moins fait avec la narration interne à la première personne et je pense avoir apporté suffisamment d’éléments pour vous permettre de faire un choix entre ces deux narrations. De même, la focalisation interne en « il » étant un grand classique au même titre que l’omniscient, je pense que vous disposez déjà d’un certain nombre d’exemples en tête.

Aspects :

– Il/prénom/surnom/autre appellation.

– Accès presque immédiat aux pensées du narrateur grâce au discours indirect libre.

– Style de narration homogène qui ne dépend pas du narrateur en tant que tel.

– S’il y a plusieurs narrateurs, bien souvent, les changements de narrateur sont matérialisés par des sauts de ligne, des changements de chapitre ou des séparations iconographiques.

Avantages :

– Immersif.

– Il est plutôt aisé d’accrocher le lecteur.

– Il est plutôt facile de densifier un personnage, de lui donner une réalité.

– À l’instar de la focalisation interne en « je », il est possible de tromper le lecteur avec un narrateur pu fiable.

– Il est également possible de jouer avec la naïveté/les croyances/la culture du personnage. Le lecteur sait que le narrateur est complètement à côté de la plaque et ça peut créer des situations intéressantes d’un point de vue narratif. À consommer avec modération cependant car le lecteur peut s’agacer de la stupidité du narrateur et donc refermer le livre. Dans la même veine, il est possible de faire croire au narrateur des mensonges de façon à guider ses pensées et à l’induire en erreur sur une grande partie du roman.

– Il est facile d’avoir un grand nombre de personnages si votre histoire en a besoin (différents points de vue sur une même situation et apport d’informations provenant de différentes sources). En d’autres termes, il est plus aisé d’obtenir une histoire complexe (même si la chose n’est pas automatique).

– Il n’y a pas besoin de varier le style en fonction des personnages, des manières de s’exprimer ou des backgrounds culturels.

Inconvénients :

– Si le passage d’un narrateur à un autre n’est pas matérialisé correctement, alors il est possible/aisé de perdre votre lecteur.

– Si l’on suit trop de personnages à la fois (et qu’ils ne sont pas biens caractérisés – généralement les deux vont de pair), alors le lecteur peut confondre les différents narrateurs. D’où l’importance de différencier chaque personnage avec soin (caractère, passé, background culturel…), autant dans un souci de crédibilité que de densité de lecture ou de garder ses lecteurs collés à votre texte. De même, avec le discours indirect libre et la plongée immédiate dans les pensées du narrateur, à défaut d’avoir un style littéraire différent pour chaque personnage comme avec le point de vue en « je », je vous conseille de réfléchir à certains champs lexicaux récurrents et/ou tabous. De cette manière, vous caractérisez mieux votre personnage. Cependant, ici aussi, je conseille de ne pas trop forcer le trait et de changer de procédés pour ne pas lasser/agacer le lecteur.

– La forme « il » oblige à de nombreux surnoms et, parfois, les descriptions à plusieurs protagonistes peuvent devenir ambigus parce qu’il devient difficile de savoir qui fait quoi.

– Il n’est pas possible de lire dans les pensées de son vis-à-vis. Tout au plus votre narrateur peut les deviner. Le lecteur n’en sait pas davantage que le narrateur (il comprend les choses en même temps que lui ou que ce qu’il veut bien lui laisser savoir).

– Votre narrateur ne connaît pas le futur et n’est pas en mesure de sortir de son chapeau des informations qu’il n’a pas à disposition.

Fonctionnement concret : quelques exemples

Imaginons qu’en tant qu’auteur, vous décidiez de faire se rencontrer deux narrateurs que vous suivez depuis le début de votre roman :

Extrait 1 :

NB : la scène est rédigée du point de vue de l’individu situé dans la voiture, alias Alphonse Brown. Mais, normalement, si votre texte est bien rédigé, une telle précision est inutile… Une fois encore, je tiens à préciser que l’exemple est caricatural pour satisfaire les besoins de la démonstration (et mon goût de la parodie par la même occasion).

L’avocat s’approcha de la portière et la lui ouvrit. Avec précaution, Alphonse Brown sortit de la voiture et observa le paysage urbain alentour avec une certaine appréhension. La hauteur des gratte-ciel le terrorisait. Elle lui semblait une offense à Dieu. Une Tour de Babel sinistre qui s’écroulerait à un moment ou un autre, lorsque la Divine Providence le déciderait…

– Comment peut-on construire des bâtiments aussi hauts ? murmura-t-il.

L’avocat, un jeune homme de vingt-huit ans aux cheveux blonds et au visage angélique, tourna la tête dans la direction de son client et répondit :

– Les bâtisseurs ont fait beaucoup de progrès ces vingt dernières années. On peut maintenant faire des tours qui dépassent les deux-cents étages sans le moindre problème.

En son for intérieur, Alphonse Brown jura. Qu’en serait-il dans cinquante ans ? Les humains seraient-ils alors en mesure de défier Dieu ? De devenir des Prométhées capables de s’emparer du feu divin ? De viser l’immortalité et détruire leur créateur ? Dieu allait-il mourir, victime de sa propre création et ne laisser derrière lui qu’une ombre nitzschéenne ? Le doute  s’insinua dans son esprit durant d’interminables secondes . Puis, la Lumière Divine le pénétra et il comprit qu’une telle chose demeurait impossible. Dieu restait omnipotent. Les progrès actuels de la technologie n’étaient rien d’autre que le fruit de Sa Volonté. Une brusque bouffée d’optimisme et d’assurance s’empara de lui. Il n’avait rien à craindre. Le Créateur veillait sur lui !

Extrait 2 :

Le Point de Vue de l’avocat, un certain Robert Lagardère.

Le cul béni observait la ville avec le même effarement que Bambi regardait le fusil qui lui logerait une balle dans la tête. La violence et la société industrielle terrasseraient l’innocence des dernières peuplades arriérées. Telles avaient été les paroles de son professeur et Lagardère lut dans le regard de son client que celui-ci venait de le réaliser également : le temps des religieux et des menaces divines était révolu. La modernité les emporterait avec elle en même temps que les autres superstitions fumeuses. Il ne resterait rien d’autre que les lois du marché, de la haute finance et des administrations étatiques. Cette série de pensées lui apporta une satisfaction sans pareille et le poussa à hâter sa visite.

– Venez Monsieur Brown. Ma secrétaire nous a préparé du café.

Le cul béni le suivit. Le vent peinait à agiter ses cheveux courts tant ces derniers étaient gras. Lagardère lui trouvait un air naïf, voire niais. Comment pouvait-il ne pas comprendre le piège qui s’abattait sur lui ?

Quelques erreurs de point de vue à ne pas commettre :

Extrait 1 :

Point de vue d’Alphonse Brown.

Il observa l’avocat dans son dos tandis que celui-ci se tenait devant l’interphone du gratte-ciel. Alphonse Brown ne lui faisait pas confiance. À plusieurs reprises, il avait surpris des lueurs dérangeantes dans ses yeux. L’homme était un loup et, en tant que berger, il était de son devoir de protéger ses moutons du prédateur qui s’apprêtait à se repaitre de leur carcasse.

L’immeuble qui se dressait devant lui mesurait quatre-cent trente-cinq mètres et comportait deux-cent dix étages. L’architecture était de style néo-moderne avec des colonnes romaines qui se mélangeaient à des structures de verre et d’acier plus classiques.

Ici, l’erreur de point de vue est la suivante : grâce aux extraits précédents, on se doute qu’Alphonse Brown ne possède aucune connaissance ou presque en architecture (tout comme moi mais vous l’avez probablement déjà deviné au vue de l’architecture fantaisiste que je décris et des termes utilisés). De même, il lui est impossible de connaître la hauteur exacte de la tour ainsi que son nombre d’étages. Si nous avions été en focalisation zéro (point de vue omniscient), une telle précision n’aurait pas été une erreur. Seulement, ici, en focalisation interne à la troisième personne, la chose est une erreur de point de vue car c’est au travers des yeux du narrateur que l’on découvre le monde et on ne peut savoir autre chose que ce qu’il sait.

Extrait 2 :

Point de vue de Robert Lagardère.

Alors qu’il se retournait pour ouvrir la porte vitrée à son client, Lagardère surprit un regard belliqueux. Le cul béni se doutait de quelque chose, comprit-il. Il se douta alors qu’il lui faudrait jouer serré s’il voulait parvenir à ses fins. De son côté, Alphonse Brown fronça les sourcils et pensa qu’il avait raison de se méfier de l’avocat.

Bien entendu, puisque l’on est du point de vue de Robert Lagardère, il nous est impossible de connaître les pensées de Alphonse Brown.

De manière générale et en guise de conclusion, je tiens à préciser que s’il est possible d’alterner plusieurs personnages, je conseille néanmoins de ne pas alterner vos protagonistes aussi régulièrement que je l’ai fait pour l’exemple ci-dessus. Le risque principal étant de déstabiliser vos lecteurs et de les perdre.