La focalisation externe

D’emblée, il me semble important de préciser que je ne maîtrise pas très bien cet outil et qu’à ce titre, cet article risque d’être plus court que les autres.

De façon générale, la focalisation externe est comme une caméra de cinéma : elle voit et entend tout mais elle ne sait rien d’autre que ce qu’elle filme. Elle ignore les pensées de personnages, leur passé ou bien des informations importantes. Elle voit la scène comme un spectateur observe une œuvre cinématographique ou une pièce de théâtre. Le narrateur doit donc tendre vers l’objectivité la plus pure. De manière générale, je trouve que rédiger un texte avec un point de vue externe est un exercice périlleux qui requiert une très grande maîtrise de la langue, de la structure narrative et autres techniques d’écriture.

Un exemple très célèbre de narration externe : Des Souris et des hommes de John Steinbeck. Dans ce roman, on suit Georges et Lennie, deux amis d’enfance, qui vivent de travaux agricoles saisonniers. Lennie est intellectuellement déficient et se comporte comme un enfant doté d’une très grande force. Il s’agit donc pour Georges de protéger son ami contre lui-même et de lui éviter de s’attirer des ennuis. Ici, le tour de force de John Steinbeck est de parvenir à nous faire comprendre une situation complexe en quelques mots tout en demeurant hors de l’esprit de ses personnages.

Un second exemple célèbre est le roman Moderato Cantabile de Marguerite Duras.

Aspect

– Il/ils.

– Objectivité du narrateur : ne peut décrire que ce qu’il voit et entend.

– Bien souvent, un grand nombre d’informations sont passées au travers des dialogues.

– Le lecteur découvre l’histoire en même temps que le narrateur.

Avantages

– Comme on reste sur du visuel et de l’auditif ainsi que du dialogue, le récit peut être très dynamique car très épuré de détails superflus : c’est de l’action pure.

– Même si une caractérisation des personnages est essentielle pour pouvoir donner à chacun une personnalité propre, le travail à fournir est bien moins important de ce point de vue-là que la focalisation interne puisque l’on n’entre pas directement dans la tête des protagonistes.

– Le lecteur est laissé libre d’interpréter l’histoire que se déroule sous ses yeux.

– Il est possible de cacher un grand nombre d’informations, ce qui permet des retournements de situation intéressants d’un point de vue scénaristique.

Inconvénients

– Très peu immersif.

– Aucun accès aux pensées et aux sens des protagonistes.

– Une très grande maîtrise des différentes formes de description est requise pour ne pas ennuyer le lecteur avec des descriptions inutiles/trop contemplatives.

– Il est difficile de faire passer des informations importantes. Ici, je me permets d’ajouter une note toute personnelle. Certes les dialogues sont une excellente façon de faire passer de l’information et un moyen très facile de dynamiser le récit. Seulement, je vous conseille d’éviter ce que j’appelle de « dialogues à la Arrow » (série télévisuelle où, pour permettre au téléspectateur de comprendre les 250 retournements de situations qui se produisent toutes les secondes, les protagonistes sont contraints à des confessions intimes 251 fois par épisode, avec, bien souvent, une profusion de larmes et d’émotions). Ces dialogues-là sont agaçants pour le lecteur s’ils se répètent trop (et puis j’ai horreur des scènes de confessions mélodramatiques !).

– Il est également malaisé de développer l’intrigue dans toute sa complexité pour qu’elle soit compréhensible par le lecteur.

– Une très grande maîtrise des dialogues est nécessaire (comme au théâtre ou presque).

Fonctionnement concret : quelques exemples

Extrait :

L’avocat s’approcha de la porte et l’ouvrit.

– Bienvenue à New New New York, Monsieur Brown.

L’homme replet qui s’extirpa de la voiture portait une soutane souillée par de la nourriture.

– Je vous remercie, Monsieur Lagardère, répondit-il en observant avec des yeux ébahis les tours de verre et d’acier qui s’élevaient autour de lui.

Les voitures surgissaient en tous sens et se manifestaient sans cesse par des coups d’avertisseur sonore. L’avocat prit le bras de Monsieur Brown et attira son attention sur la plus haute des tours environnantes.

– C’est la tour Big Brother, annonça-t-il fièrement avec des allures de propriétaire. C’est l’attraction touristique locale. Elle est grandiose ! Regardez les corniches en forme de vautours. C’est typique de l’architecture néo-moderne. Big Brother, c’est le symbole de la New New New York. Vous ne pouvez pas venir ici sans faire un selfie devant elle et tout en haut de la tour, au deux-cent dixième étage.

– Je n’ai pas de téléphone portable, répondit le prêtre. Et je ne suis pas sur les réseaux sociaux non plus. J’ai trop à faire avec mes ouailles pour risquer de perdre mon temps sur Internet.

Les boucles blondes qui descendaient jusqu’aux épaules de l’avocat manifestèrent sa consternation dans un mouvement réprobateur évident. L’agacement déforma ses traits juvéniles.

– Mais vous ne pouvez pas décemment dialoguer avec vos ouailles sans Face de Phoque et Titilleur ! s’exclama-t-il d’une voix outrée. Vous pourriez facilement multiplier par quatre ou cinq votre audience !

Le prêtre haussa les épaules et répondit d’une voix aussi sereine qu’assurée.

– Je préfère m’occuper correctement d’une centaine de personnes plutôt que de mal m’occuper de cinq-cents âmes en peine…

Ici, je tiens à remarquer que j’ai essayé de faire passer le plus d’informations en un minimum de lignes pour vous montrer qu’il est tout à fait possible de caractériser des individus et leur relation à travers ce type de petites séquences. Seulement, comme toute chose, je vous conseille de ne pas en abuser et de faire varier les plaisirs.

Exemple d’erreurs de point de vue :

Extrait :

L’avocat s’approcha de la porte et l’ouvrit.

– Bienvenue à New New New York, Monsieur Brown.

L’individu replet qui s’extirpa de la voiture portait une soutane souillée par de la nourriture. Qu’est-ce qu’il pue ! pensa l’homme de loi.

– Je vous remercie, Monsieur Lagardère, répondit le prêtre en observant avec des yeux ébahis les tours de verre et d’acier qui s’élevaient autour de lui.

Les voitures surgissaient en tous sens et se manifestaient sans cesse par des coups d’avertisseur sonore. L’odeur des pots d’échappement souleva le cœur de Monsieur Bown, qui eut envie de vomir. Inconscient de son malaise, l’avocat le prit par le bras et attira son attention sur la plus haute des tours environnantes.

– C’est la tour Big Brother, annonça-t-il fièrement avec des allures de propriétaire. C’est l’attraction touristique locale. Elle est grandiose ! Regardez les corniches en forme de vautours. C’est typique de l’architecture néo-moderne. Big Brother, c’est le symbole de la New New New York. Vous ne pouvez pas venir ici sans faire un selfie devant elle et tout en haut de la tour, au deux-cent dixième étage.

– Je n’ai pas de téléphone portable, répondit le prêtre. Et je ne suis pas sur les réseaux sociaux non plus. J’ai trop à faire avec mes ouailles pour risquer de perdre mon temps sur Internet.

Les boucles blondes qui descendaient jusqu’aux épaules de l’avocat manifestèrent sa consternation dans un mouvement réprobateur évident. L’agacement déforma ses traits juvéniles. Depuis tout petit, Monsieur Lagardère s’était entouré des technologies de l’information et de la communication. Il s’agissait chez-lui d’un besoin compulsif et il considérait ceux qui s’en passaient comme des arriérés.

– Mais vous ne pouvez pas décemment dialoguer avec vos ouailles sans Face de Phoque et Titilleur ! s’exclama-t-il d’une voix outrée. Vous pourriez facilement multiplier par quatre ou cinq votre audience !

Le prêtre haussa les épaules et répondit d’une voix aussi sereine qu’assurée.

– Je préfère m’occuper correctement d’une centaine de personnes plutôt que de mal m’occuper de cinq-cents âmes en peine…

Ici, j’ai décidé de vous laisser deviner les raisons pour lesquelles j’ai décidé que les phrases soulignées et rougies étaient, pour moi, des erreurs de point de vue. C’est plus instructif, je trouve (à tort ou à raison).