Extrait à lire – Chapitre 3, dernière partie

illustration par Marion Parsy. Tous droits réservés

L’extrait qui suit est la suite directe du précédent.

Comme d’habitude, il ne s’agit pas de la version finale du manuscrit, puisqu’une dernière relecture viendra ajouter son lot de corrections (fond, style et orthographe).

Bonne lecture 🙂

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2

Tout en essayant de réfléchir, Kayeff errait dans la ville. Sur sa droite, les voitures allaient et venaient. Des coups de klaxon retentissaient parfois lorsqu’un véhicule mettait trop de temps à démarrer au feu vert. Au bout d’un moment, il cessa d’accorder la moindre attention au trafic routier. Il préféra dévisager les gens sur son passage.

Peu à peu, la désagréable impression d’effectuer une marche funèbre l’étreignit comme un étau. Tous ces Humains étaient condamnés. D’ici peu, la Terre se résumerait à un cimetière, à un mausolée sinistre. L’image d’un abattoir géant où les animaux patientaient lui vint à l’esprit. Dans le même temps, il sentit sa rage à l’encontre des sages se réveiller. Ce n’est pas le moment, s’enjoignit-il. J’ai fait le meilleur choix possible. Plus tard…

Il secoua la tête, mal à l’aise. Il aurait aimé pouvoir les sauver tous. Cependant, il ne disposait d’aucun item magique capable de l’y aider : Bafane avait récupéré ceux stockés dans leur maison terrienne pour protéger un hypermarché. Sa mère adoptive affirmait pouvoir ainsi secourir plusieurs centaines de personnes. De son côté, Kayeff n’avait eu ni le temps de s’en procurer d’autres, ni le temps d’en fabriquer. Tout au plus, il pensait être en mesure d’en sauver une dizaine. Dérisoire, pensa-t-il amer, mais mieux que rien. Cependant, il se trouvait face à un dilemme cornélien. Comment choisir ? Comment décider de qui vivrait et qui mourrait ?

Assis, le menton posé sur les genoux, un sans-abri attira alors son attention. L’Humain fixait le sol, mais ne paraissait rien observer de particulier. Kayeff s’approcha de lui. Des couvertures miteuses et rapiécées drapaient son corps. Près de lui, des vêtements côtoyaient une ou deux cannettes de bière.

— Bonjour, salua l’ancien disciple de Madelin.

L’homme releva un instant les yeux et lui lança un regard dépouillé du moindre intérêt. Puis, il reprit sa position initiale, ignorant Kayeff, comme un monarque négligerait une puce sur le dos d’un chien. Loin de s’en offusquer, ce dernier l’étudia. Il a perdu tout intérêt pour la vie, décida-t-il après un moment de réflexion.

Le Nôstre fouilla sortit de sa robe une épaisse liasse de billets qu’il tendit à l’infortuné. Les sourcils du sans-abri se soulevèrent et Kayeff vit ses yeux s’allumer de convoitise. Les mains de l’Humain s’approchèrent des morceaux de papier, avant de se rétracter, comme s’il craignait d’être mordu. Il effectua la même manœuvre à plusieurs reprises sans parvenir à prendre de décision.

Kayeff lâcha l’argent sur le goudron à moins d’un pas de lui.

— Fais-toi plaisir. Profite !

Puis, il reprit sa promenade funeste.

Au début de sa quête, il adopta une démarche rationnelle. Grâce à la magie, il étudia l’aspect physique, l’état de santé et les capacités reproductives des Humains qu’il comptait sauver. Cependant, après avoir abordé plusieurs survivants potentiels, il comprit que sa démarche omettait des éléments importants comme l’envie de vivre, l’intelligence, la pugnacité, les compétences et bien d’autres facteurs qui échappaient à toute échelle de valeur. Il décida donc de s’en remettre à son instinct et au hasard.

Il ignorait pourquoi son attention se posa sur ce groupe-ci en particulier. Peut-être l’hétérogénéité de ses membres ? Plusieurs avaient un physique atypique : un homme âgé d’une soixantaine d’années portait au niveau du bras gauche une prothèse métallique ; une jeune femme blonde, dont le surpoids frôlait l’obésité, irradiait la joie de vivre et riaient à pleine gorge à chaque plaisanterie ; un géant de plus de deux mètres tenait par la main une femme de petite taille au visage constellé de tatouage et dont le sommet du crâne était recouvert d’une iroquoise.

Il les suivit pendant de longues minutes, tentant de comprendre les différentes conversations qui s’entrecroisaient. Les plaisanteries portaient sur un membre absent du groupe qui, semblait-il, subissait sans arrêt les foudres d’une compagne jalouse et possessive. Ils le qualifiaient avec bonhomie de « quéquette en laisse ».

Le petit groupe émergea sur une gigantesque place publique entourée de bâtiments anciens construits en pierre et reconvertis en logements, magasins, restaurants ou bars. Des enseignes publicitaires coloraient l’endroit tandis que des centaines de personnes s’affairaient ici et là. Un système de transport public sur rail traversait l’étendue pavée.

Ils s’installèrent sur la terrasse d’un restaurant pour le déjeuner. Kayeff les suivit et prit position à la table voisine. Bientôt, d’autres personnes les rejoignirent et le groupe se composa de neuf membres. À mesure que les Humains discutaient, le Nôstre apprit leur nom et repéra les personnalités les plus affirmées. Le sexagénaire à la prothèse se nommait Isael. Ancien militaire, il avait perdu son bras durant une mission commando. Utilisant son expérience de la « vraie vie », l’homme se chamaillait sans cesse avec Béatrice, écrivaine de science-fiction à succès, à qui il reprochait d’avoir vécu toute sa vie dans le monde des rêves. Âgée d’une cinquantaine d’année, l’autrice rétorquait sans arrêt à son ami qu’il manquait d’imagination. Peter, un homme ventripotent à l’humour un peu grossier, s’amusait à entretenir la querelle entre les deux, lançant des piques à l’un ou l’autre. Des éclats de rires ponctuaient sans arrêt les multiples saillies qu’ils s’envoyaient mutuellement.

Sur le côté droit de la table, Dominique, la jeune femme blonde en surpoids, discutait avec Juro. Cette dernière décrivait par le menu les résultats de sa dernière aventure avec un homme plus âgé, rencontré à un séminaire d’infirmières la semaine passée.

— Il m’a emmené dans la chambre de son hôtel et a commencé à me carress…

Soudain, réalisant que Kayeff les observait, Juro s’arrêta et donna un coup de coude à son amie.

— C’est toi qu’il regarde, dit-elle à Dominique sans même essayer d’être discrète. Et en plus, il est vachement mignon avec ses lunettes. Fonce !

— Il a au moins quinze ans de moins que moi, protesta cette dernière.

— Mais non, tu n’as vraiment pas l’œil. Il doit avoir dix-neuf ou vingt ans. Tu pourrais lui apprendre plein de choses ! Un peu comme mon infirmier…

Dominique adressa un sourire gêné à Kayeff. Celui-ci lui répondit aussitôt, heureux de pouvoir les aborder dans ces conditions favorables. Alors que la jeune femme bougeait sa chaise pour se joindre à lui, le grondement de Cela se fit entendre. Le bruit ressemblait au tonnerre. Dans le même temps, la terre se mit à trembler et une grisaille surnaturelle envahit le ciel bleu.

— On dirait un temps de fin du monde, s’exclama Béatrice.

Puis, des cris retentirent au loin. Un instant plus tard, un flot de personnes s’engouffra dans la place en hurlants des propos incohérents et une panique généralisée s’empara de l’endroit. Les membres du groupe, inquiets, commencèrent à s’affoler. Kayeff les intercepta et leur déclara sur un ton théâtral :

— Je sais comment survivre à Cela. Suivez-moi !

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