Tome 1 : Dévastation, extrait à lire de la dernière partie du chapitre 1

illustration par Marion Parsy. Tous droits réservés

Et voici la dernière partie du chapitre 1.

Il n’y a aucune coupure avec l’extrait précédent.

Bonne lecture 🙂

 

Une femme s’exclama d’indignation :

— Mais ça ne va pas la tête ! Vous êtes fou !

L’homme qui filmait la scène sur son téléphone portable se rapprocha pour prendre en gros plan les dents qui baignaient dans la flaque d’hémoglobine. Un rouquin l’interpella avec colère :

— Non mais vous n’avez aucun respect ou quoi !

— C’est mon métier, lui répondit le quarantenaire sans lâcher son téléphone. Je diffuse des scènes de rue comme celle-ci sur ma chaîne. Je suis une sorte de journaliste.

— Journaliste ? Mon œil ! répliqua l’autre.

Tandis que les deux hommes échangeaient des propos de plus en plus discourtois, un blond en costume cravate décida d’intervenir. Il s’avança vers Madelin.

— Ça va aller, Monsieur, le rassura-t-il. Je vais vous aider.

Il lui tendit une main tandis que, de l’autre, il tenait un téléphone contre son oreille.

— Oui, c’est compris, dit le blond à son interlocuteur. Je ne le relève surtout pas.

Le directeur de l’OPP se retrouva bientôt en position latérale de sécurité. Il observa alors avec horreur le rouquin, qui en avait fini avec le pseudo-journaliste, se diriger vers l’assassin et s’exclamer :

— J’ai appelé la police. Je suis avocat et je peux vous dire que ce genre d’agression peut aller très loin dans le système pénal.

Comprenant ce qui risquait de se produire, Madelin s’appuya sur le blond pour se redresser. Durant son effort, il sentit quelque chose se rompre à l’intérieur de son corps, probablement un déchirement au niveau de ses abdominaux. La souffrance qu’il ressentit lui donna la nausée. Il vomit à nouveau du sang.

— Restez allongé, lui enjoignit le blond. L’ambulancier m’a dit que…

Madelin l’ignora. La magie renforçait péniblement son organisme et le maintenait en vie vaille que vaille. Certes, un coup de poing comme celui-ci le blessait, mais il ne le tuerait pas. Avec difficulté, il saisit sa canne et à s’y appuya. Se sentant à nouveau stable, il reporta son attention sur le rouquin, qui se perdait en invectives contre l’assassin.

— Ta gueule, le chieur, grogna celui-ci.

D’un geste agacé, il décocha à l’Humain un coup de poing au menton. L’homme s’éleva dans les airs avant de retomber, inerte. Aussitôt, le pseudo-journaliste dirigea son téléphone vers l’avocat.

— On vit vraiment une époque de fou, murmura le blond.

Il se précipita vers l’homme à terre.

— Ça va ? s’enquit-il.

Le rouquin ne répondit rien, évanoui. Le secouriste improvisé le prit sous les bras et le transporta hors de portée de l’assassin.

Une fureur indignée secoua Madelin.

— Assassiner… Témoins… CommandementsGodéramée ! s’exclama-t-il

— L’Humain est encore en vie, répondit l’assassin. Et qui t’a dit que je comptais utiliser la magie pour te tuer ?

À ces mots, il extirpa de ses larges habits un petit sabre dont la longueur dépassait celle de son avant-bras. Sa lame courbée reflétait les éclats du soleil sans pour autant en transmettre la chaleur. Un frisson glacé parcourut alors l’échine du directeur de l’OPP.

Certains Humains s’enfuirent sans demander leur reste. L’homme qui se prétendait journaliste s’écarta de plusieurs mètres, mais continua à braquer son téléphone en direction du tueur et de Madelin. Sur la gauche, des voitures s’arrêtèrent pour observer la scène.

— Je n’enfreindrai pas les Commandements de Godéramée si je te tue avec ça, ajouta l’assassin. C’est toi, ô grand pacifiste à la moralité sans égale, qui va devoir les bafouer pour survivre. J’ai hâte de voir ça. Vas-tu accepter une mort lente et douloureuse ou bien vas-tu m’attaquer avec la magie ? Vas-tu briser le plus grand tabou de la Godéranie devant autant de témoins ?

Le tueur prononça ces derniers mots en désignant du doigt le pseudo-journaliste.

Il a payé l’Humain pour filmer la scène, comprit Madelin. Il réalisa ensuite qu’il ne s’agissait pas d’un simple meurtre ; les sages souhaitaient le discréditer auprès de la communauté internationale et ruiner à jamais son influence sur la Godéranie. Plus qu’une simple victoire sur l’OPP, ils tablaient sur une défaite écrasante. Autrement, leur homme de main l’aurait assassiné sans préavis.

Madelin s’humecta les lèvres, se demandant comment réagir. Puis, il balaya du regard les Humains qui l’entouraient et leur incompréhension du danger qu’ils encouraient le décida. Comment pouvait-il se laisser assassiner et consentir de ce fait à leur extermination ? Avec rage, il frappa l’extrémité de sa canne contre le sol. Ce mouvement sec et rapide généra des douleurs au niveau de son ventre. Il serra les dents.

— Ça… ne… se passera pas… comme ça… parvint-il à dire d’une voix claire.

Et il libéra sa magie.

Des petites boules rouges émergèrent du bitume et tournoyèrent furieusement autour de l’assassin. Leur vitesse de rotation provoqua un courant d’air puissant qui projeta poussière et graviers alentour. Les spectateurs poussèrent un hoquet de surprise. Le pseudo-journaliste braqua son téléphone en direction du phénomène surnaturel.

— C’est quoi ce truc ? murmura-t-il les yeux ébahis.

De son côté, le tueur n’esquissa pas un seul mouvement ; il ressemblait à une statue de marbre. Puis, comme une pierre propulsée dans les airs par une force centrifuge, il fut projeté à la verticale.

Durant son ascension, Madelin vit le corps de l’assassin valser dans tous les sens. Sa tête prenait la place de ses pieds, avant d’être remplacée par ses mains puis à nouveau sa tête et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il devienne un point sombre dans l’immensité bleue. Même s’il ne voyait plus son ennemi, il savait que les boules d’énergie s’agitaient autour de lui, l’empêchant de fuir. Lorsqu’elles stopperaient, elles exploseraient à l’unisson, dans le ciel, là où aucun Humain ne serait atteint.

Tout en attendant la déflagration, le directeur de l’OPP songea avec amertume à la défaite qu’il venait d’essuyer. Il avait utilisé la magie devant les Humains. Dorénavant, il était un criminel. N’importe quel Nôstre pourrait le poursuivre et lui faire endurer un procès public. Il imaginait déjà l’humiliation et la honte qu’il subirait. Il voyait déjà les sourires jubilatoires sur le visage des trois sages. Mais il s’en moquait. Grâce à sa survie, il pourrait contacter l’OPP afin d’activer un plan de protection des Humains. Peut-être parviendrait-il à en sauver plusieurs dizaines de milliers. Ses pairs le jugeraient plus tard s’ils le souhaitaient. Lui, au moins, pourrait se regarder devant un miroir avant son exécution et se dire qu’il avait tout essayé.

Le firmament fut alors irradié par un soleil sanglant, qui s’étirait à l’horizontale, grand comme un bus scolaire. La lumière éblouit Madelin, qui se couvrit les yeux avec le bras. Une vague de chaleur torride s’abattit sur lui, au point que la sueur ruissela aussitôt sur son visage et dans son dos. Il sentit sa peau griller comme celle d’un poulet dans un four. Le phénomène s’acheva quelques secondes plus tard, à la suite de quoi le ciel reprit son apparence habituelle, à l’exception des nuages, dissous par l’explosion.

Autour de lui, les Humains étaient recroquevillés sur eux-mêmes, se protégeant de la chaleur et de la luminosité.

— Je ne vois plus rien ! gémit quelqu’un.

Même le pseudo-journaliste avait lâché son téléphone. Trois voitures s’étaient percutées et des bruits de klaxon retentissaient un peu partout.

— Appelez les secours, hurla un homme.

Avec attention, Madelin scruta l’endroit où il avait aperçu le corps de l’assassin pour la dernière fois. Après une courte attente, une tache sombre au milieu du ciel se matérialisa et grossit peu à peu à mesure qu’elle se rapprochait du sol. Le directeur de l’OPP fronça les sourcils. Aucune matière organique n’aurait dû survivre à une telle attaque, s’étonna-t-il. Un soupçon d’inquiétude le gagna alors. Était-il possible que…

Le tueur s’écrasa au point précis où il se trouvait avant d’être frappé par le sort, comme si un aimant l’avait attiré à cet endroit-là. Un bruit sourd retentit, mais le corps ne se disloqua pas comme il l’aurait dû. Madelin sentit une angoisse sourdre en lui.

Les vêtements de l’assassin étaient carbonisés. Sa peau et ses cheveux également. Positionné légèrement sur le côté, les bras recroquevillés sous lui, il ressemblait à un amas de croûtes noirâtres un peu difformes. Selon toute vraisemblance, il avait succombé à l’attaque. Pourtant, Madelin ne pouvait chasser l’idée qu’il lui manquait un détail crucial. Et lorsque les lignes du tatouage fissurèrent les croûtes en émettant une lueur argentée, le directeur de l’OPP comprit son erreur. Un sort de protection ! pensa-t-il en écarquillant les yeux de surprise. Et puissant avec ça. Sans quoi, il n’aurait jamais survécu à mon attaque. Le sage S a prévu cet assassinat dans les moindres détails.

Le tueur se releva avec facilité. Malgré sa forme humanoïde, il ne ressemblait ni à un Nôstre ni même à une créature vivante. Les traits de son tatouage, seul vestige de son existence antérieure, recouvraient un tiers de son corps et dégageaient une lueur étrange.

— … Fuyez… siffla Madelin aux Humains.

Une grande partie d’entre eux l’écouta, à commencer par le blond qui portait le rouquin sur ses épaules. En revanche, à cause de l’accident, certains véhicules ne purent se dégager. Les conducteurs sortaient de leur voiture et partaient en courant. Des cris retentissaient. Seuls une dizaine d’irréductibles restèrent à proximité. Toujours présent, le pseudo-journaliste filmait en commentant avec gravité les faits qu’il observait.

— Sale débris, grommela la chose d’une voix caverneuse.

D’un geste machinal, elle essuya ce qui restait de sa bouche et arracha au passage des morceaux de chair calcinée. Puis, elle joignit ses deux mains à hauteur de buste.

— … Merde… fit Madelin.

Identique à un trait de lumière blanche, une première décharge magique se dirigea sur lui. Avant que l’offensive l’atteigne, il tapa le sol avec sa canne. Aussitôt un dôme de protection transparent et légèrement bleuté s’érigea autour de lui. L’attaque éclata contre le bouclier avec un crépitement électrique. Elle laissa une trace noirâtre sur la barrière de protection.

— On va voir combien de temps tu tiens avec ton cancer magique, fit la créature.

Avec la régularité et le bruit d’une sulfateuse, les décharges se succédèrent. Elles explosèrent les unes après les autres contre les défenses du Vieux Maître. Celui-ci sentit aussitôt ses forces magiques se faire drainer. Il grimaça. Sans la magie pour maintenir son corps en état de fonctionnement, il s’écroulerait, mort. Tout en réfléchissant à une issue possible, il tenta d’économiser son énergie.

Les parois de son dôme se carbonisèrent et s’amincirent. Privé des bienfaits de la magie, son ventre devint de plus en plus douloureux et le contraignit à s’appuyer entièrement sur sa canne. Des courbatures lui tiraient les muscles et ses jambes menaçaient de se dérober sous lui. Il savait qu’il devait trouver une solution, sans quoi jamais il ne pourrait prévenir l’OPP à temps.

Soudain, la trajectoire des projectiles changea : ils éclatèrent un peu partout sur son bouclier, forçant Madelin à répartir sa magie et son attention sur toute la surface de son dôme bleuté. En son for intérieur, il jura. En divisant ainsi les forces qui lui restaient, il se rendait vulnérable et jouait le jeu de son adversaire. Seulement, à cause de ses infirmités physiques, il ne disposait d’aucune alternative satisfaisante.

Lorsque les attaques aléatoires cessèrent, le Nôstre malade sut ce qui allait se produire : la décharge suivante, dix fois plus puissante que les précédentes, frappa le centre de ses remparts. Son dôme se fissura sur toute sa surface.

— … Saleté… parvint-il à dire.

Et il sut alors qu’il devait utiliser son va-tout, peu importe les conséquences. Avec un peu de chances, il tuerait l’assassin et survivrait assez de temps pour contacter l’Organisation par télépathie ; pour ce faire, il n’avait besoin que d’une petite demi-heure. Était-ce trop demander à Godéramée ?

Un nouveau projectile heurta son bouclier. Celui-ci s’effondra sur lui-même. Des échardes de cristal – plus acérées encore que des dagues d’assassins – plurent contre le sol en émettant un bruit de verre brisé. Certaines d’entre elles entaillèrent Madelin. Sa joue droite, ses deux bras, ses jambes et son buste se mirent à saigner à maints endroits. Ce fut à peine s’il sentit ses nouvelles blessures ; son corps réagissait tout juste à la douleur désormais, comme si la fin se rapprochait à grands pas.

Maintenant ! hurla-t-il en son for intérieur.

Le corps du Vieux Maître s’illumina. Il perdit en un instant sa forme humanoïde et muta en un agrégat d’énergie pure. Celui-ci se transforma en une masse de flammes rutilantes, qui devint, dans un tourbillonnement presque instantané, une boule de feu gigantesque.

L’assassin stoppa son offensive.

— Dans son état ? murmura-t-il avec, pour la première fois, une once de respect à l’égard de son adversaire.

Comme douée de conscience, la masse enflammée fulgura sur le tueur, qui à son tour érigea un dôme autour de lui. En vain. La boule de feu orangée le submergea, le bouclier éclata et laissa son propriétaire dépourvu de la moindre protection. Son tatouage brilla durant plusieurs secondes avant de se ternir, vidé de toute magie. Aussitôt, comme un brin d’herbe durant un incendie, ses membres se tordirent et ses os se transformèrent en cendre.

Lorsqu’il ne resta rien du tueur, comme rassasiées par les dégâts provoqués, les flammes se rétractèrent sur elles-mêmes. Elles se concentrèrent sur une petite surface d’un peu plus d’un mètre. Lentement, le feu abandonna son informité primaire pour prendre l’apparence d’un corps humanoïde qui, petit à petit, redevint Madelin, couché en position fœtale, mourant.

La dernière chose qu’il vit fut le pseudo-journaliste qui continuait à filmer la scène.

Les pensées du directeur de l’OPP allèrent à Kayeff, à qui il essaya d’envoyer un message télépathique. Cependant, avant qu’il puisse trouver l’esprit de son ancien disciple, son corps cessa de fonctionner et son esprit s’éteignit. Il avait échoué.

Et autour de son corps, le chaos régnait dans la ville.

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