Tome 1 : Dévastation, extrait à lire de la première partie du chapitre 1

illustration par Marion Parsy. Tous droits réservés

illustration par Marion Parsy. Tous droits réservés

Bonjour à tous,

Voici la première partie de mon chapitre 1 (17 000 secs, soit entre 10 et 12 pages).

Pour information, il s’agit de l’ultime version avant la correction orthographique et quelques ajustements de style.

Il s’agit donc d’un extrait déjà assez abouti.

Bonne lecture…

PS : je me permets de remettre la couverture ici, car le système ne lui fait vraiment pas honneur dans la page d’accueil des articles…

PREMIÈRE PARTIE : CELA

Madelin

Seisha posa le rapport sur la table en bois. Les sourcils froncés, il se frotta le visage avec lassitude et se réinstalla au fond de son fauteuil. Ses yeux rougis et ses cheveux en bataille témoignaient de son manque de sommeil. Sa robe blanche immaculée, symbole de son appartenance à l’Organisation Pour la Paix, tranchait avec les couleurs sombres de l’appartement. Sur sa droite, une fenêtre ouverte laissait la lumière pénétrer dans le salon lambrissé, où une table basse et un fauteuil étaient rangés dans un coin de la pièce en prévision du déménagement à venir. Des bruits de voiture et des conversations provenaient de la rue, située en contrebas.

— Pour conclure, dit Seisha, les trois sages sont à nouveau sur le sentier de la guerre. Toutes les casernes de leur pays sont pleines à craquer, mais nous ne savons pas encore qui ils comptent attaquer.

Madelin remercia son garde du corps et conseiller d’un signe de tête. La situation géopolitique de la Godéranie le préoccupait grandement. Il espérait que l’OPP pourrait servir de médiateur entre les puissances belligérantes et préserver la paix. Cependant, comme de coutume, l’Husdamore ne leur faciliterait pas la tâche.

Avec difficulté, il inspira et parvint à demander d’une voix sifflante :

— Émissaires… Trois sages… ?

Une quinte de toux le secoua alors. Il se recroquevilla sur son siège, les mains posées contre sa poitrine. L’un de ses cinq gardes du corps se pencha vers lui et le soutint pour éviter qu’il tombe. Dès qu’il se sentit mieux, Madelin remercia son subordonné d’un geste et lui demanda de s’écarter. Puis, il reporta son attention sur Seisha, attendant sa réponse.

— Les trois sages n’ont pas levé l’ordre d’exécution sur les membres de l’OPP, annonça son conseiller. Si nous souhaitons mettre en place une médiation, elle devra se faire à l’extérieur du territoire de l’Husdamore ou de celui de leurs alliés, sans quoi ils tueront à vue tous nos émissaires. Mais pour être honnête avec vous, si même nous parvenions à les faire venir à la table des négociations, je pense que nous n’obtiendrions aucun résultat. Dans une allocution ce matin, le sage M nous a encore qualifié d’hérétiques. Il encourage les autres pays de la Godéranie à nous exterminer jusqu’au dernier.

Madelin l’arrêta d’un signe de main. Les annonces du sage M ne l’intéressaient plus. Les autres pays n’y accordaient probablement aucune attention non plus. L’homme pouvait annoncer trois mesures un jour et les dénigrer le lendemain.

— Réfléch…ir, parvint-il à dire.

Il montra ensuite sa canne et la porte qui menait vers l’extérieur. Il avait toujours les idées plus claires après une promenade. Seisha soupira.

— Monsieur, je sais que nous avons déjà eu cette conversation plusieurs fois, mais il est de mon devoir d’insister. J’estime qu’il est trop dangereux pour vous d’aller dehors. Les assassins des trois sages pourraient vous…

Madelin cessa de l’écouter. À force de se cacher à l’intérieur, il éprouvait la sensation d’étouffer. S’il suivait les avis de son conseiller, il resterait alité toute la journée et irait aux cabinets accompagné de trois gardes, un pour l’essuyer, le deuxième pour s’assurer qu’il ne chute pas et le dernier pour surveiller la porte. Avec mauvaise humeur, il saisit sa canne et s’appuya dessus. Il s’efforça d’effacer la grimace d’effort qu’il sentit poindre sur son visage ; si Seisha apprenait à quel point ce simple acte de la vie quotidienne lui devenait pénible, il en deviendrait insupportable de sollicitude.

Madelin entra dans sa chambre, qui se résumait à un lit, un bureau et une armoire dotée d’un large miroir. Sur sa table de chevet, des médicaments s’entassaient. Il ôta la robe blanche de l’Organisation et l’étendit avec soin sur son lit. Songeur, il l’observa un instant et passa avec délicatesse les doigts sur la silhouette brodée au niveau du cœur : Eiréné, la déesse de la paix, portait, Ploutos, le dieu de la richesse. Il aimait ce symbole, la paix apportant l’abondance… Il se souvenait encore de l’incrédulité des autres Nôstres devant l’étrangeté de cette idée humaine. Pour ses pairs, qui vénéraient Godéramée, déesse de la guerre, le gouffre s’était révélé profond et obscur. Mais il avait tenu bon, convertissant un individu après l’autre. Et en un siècle, il avait rassemblé assez d’adeptes pour fonder l’OPP, l’œuvre de sa vie. Combien de temps encore auraisje la force de diriger l’Organisation ? se demanda-t-il avec regret. Ses médecins lui donnaient peut-être deux années, mais lui espérait davantage.

Il ouvrit son armoire et s’empara d’habits humains : un pantalon de toile beige et une chemise à fleur. Avant de partir, il observa son reflet dans la glace, soucieux d’avoir mis correctement ses vêtements. Aucun problème de ce côté-ci. Personne ne le remarquerait dans la rue ; après tout, la magie mise à part, rien ne différenciait les Nôstres des Humains. En revanche, l’aspect de son propre corps le répugna. Ses bras et ses jambes se résumaient à de vulgaires tiges dépourvues de muscles. Sa peau ressemblait à un vieux parchemin jauni. Mais l’état de son dos l’attrista bien davantage encore. Tassé et courbé à l’horizontale, il était pareil à celui d’un vieil homme ayant passé toute son existence à travailler la terre. Mon dos sur qui repose le sort de pays entierssongea-t-il alors. À quoi en suis-je désormais réduit ? Dépité par le spectacle qu’il offrait, il retourna dans la pièce principale de l’appartement.

Ses cinq gardes l’attendaient à l’entrée, tous vêtus à l’humaine pour l’occasion.

— Monsieur, déclara Seisha d’une voix grave, puis-je vous demander de reconsidérer votre promenade. Ce serait vous exposer à des risques inutiles…

Madelin secoua la tête avec agacement. Il vivait sur Terre depuis dix ans ; il avait déjà effectué une multitude de sorties comme celle-ci et à chaque fois son conseiller insistait pour l’en dissuader. Parfois, Seisha l’épuisait. Il ordonna à ses gardes de lui ouvrir la porte d’un signe de main péremptoire. Non sans hésitation, ils obtempérèrent.

Ils se postèrent ensuite tous les cinq autour de lui. Aussitôt, Madelin exigea :

— … Seul…

Ses subordonnés se regardèrent. Anticipant leur réaction, il brandit son doigt et leur signifia que ce n’était pas négociable. Seisha lui jeta un regard désapprobateur avant de s’écarter. Madelin haussa les épaules. Ses gardes du corps le surveilleraient et le protégeaient à distance, comme d’habitude.

Une fois dehors, il savoura l’air printanier qui lui caressait le visage. Tout en claudiquant, il s’adonna à son jeu favori : observer les Humains. Les passants se hâtaient dans toutes les directions. Ils marchaient avec vigueur sans prendre la peine d’observer les alentours ou presque. Ils entraient dans des immeubles ou montaient dans des taxis. Certains s’arrêtaient et téléphonaient quand d’autres fumaient des cigarettes en attendant leur bus. Parfois, Madelin ne comprenait pas certains comportements. Son ancien disciple, Kayeff, aurait pu les lui expliquer, car celui-ci avait vécu très longtemps sur Terre. C’était d’ailleurs son protégé qui lui avait enseigné les deux ou trois langues humaines qu’il connaissait.

Après une dizaine de minutes, essoufflé, il s’arrêta sur le trottoir et s’appuya sur sa canne de peur de tomber. Il respirait par la bouche, ou plutôt il sifflait. Son cœur palpitait à toute vitesse. Deux mois plus tôt, il avait parcouru le même trajet sans éprouver le besoin de faire une pause. La croissance de son cancer magique s’accélérait. Il secoua la tête. Lorsque la mort l’emporterait, il espérait que l’OPP saurait affronter les défis qui s’offriraient à elle, à commencer par la guerre qui se profilait : rien ne lui semblait simple dans cette affaire.

À côté de lui trônait un passage pour piétons. Il décida de l’emprunter pour aller au marché qui se situait sur une place non loin d’ici. Avec patience, il regarda les voitures jaillir dans les deux sens. La vue de ces véhicules le réjouit. Deux cents ans plus tôt, lorsqu’il avait visité cette ville pour la première fois, les habitants se déplaçaient à pied ou en calèche. L’idée de progrès lui plaisait. Plus encore, il caressait le doux rêve qu’un jour l’Humanité puisse égaler la magie des Nôstres avec la technologie.

— Fantaisie, lui disait toujours Kayeff.

Le feu piéton passa au vert. Il s’engagea sur la voie cloutée. La traversée faisait une vingtaine de mètres. Il se dépêcha ; ses articulations grincèrent et sa respiration siffla. Il trébucha à deux reprise, mais il tint bon. Durant son effort, il se demanda quelle image il renvoyait au monde extérieur. La comparaison absurde avec un escargot à l’agonie qui se desséchait par temps de canicule au milieu de la route s’imposa à lui. À mi-chemin entre le rire et la souffrance, il sourit.

Lorsque le feu piéton repassa au rouge, Madelin se tenait toujours au milieu de la rue. Aussitôt, des klaxons retentirent et des moteurs vrombirent d’impatience. Certains conducteurs le contournèrent dans un crissement de pneus nerveux, mais la majorité demeura en place, l’apostrophant.

— Tu vas te bouger, oui ? Quand on est dans ton état, on achète un déambulateur ou on roule en fauteuil !

Tout en continuant sa progression le regard vissé en direction du sol, le directeur de l’OPP éprouva une légère irritation. Celle-ci dura à peine une seconde, le temps qu’il décide de transformer cette petite humiliation en leçon d’humilité. Les Humains ignoraient tout des Nôstres ou de la magie, alors, comment aurait-il pu savoir qu’ailleurs on le traitait avec le même égard qu’un chef d’État illustre.

— Hé le vieux ! hurla un inconnu. Tu vas le bouger ton cul ou pas ?

Durant un bref instant, il rêva d’utiliser la magie pour faciliter ses déplacements. Mais il se souvint des Commandements de Godéramée. L’un d’eux ordonnait :

— Les Humains, ton existence ignoreront et devant eux, ta magie, secrète tu garderas.

S’il brisait un tel tabou, lui et l’OPP perdrait tout crédit auprès de la communauté internationale. Il serra donc les dents, marchant et s’épuisant sur le passage piéton.

Des coups de klaxon impatients retentirent à nouveau.

— Je fais… ce que… je peux, siffla-t-il avec irritation dans sa langue maternelle.

Soudain, Madelin repéra un homme qui venait vers lui d’un pas vif. L’inconnu portait des habits larges en toile violette qui juraient avec les habitudes vestimentaires locales. Le directeur de l’OPP remarqua aussi la couleur de ses cheveux et de ses yeux, d’un noir de jais, qui contrastait beaucoup avec la blondeur platine et les iris bleus des habitants de ce pays. L’étranger lui saisit le bras d’une main ferme et vigoureuse.

Madelin fronça les sourcils et jeta un œil autour de lui, à la recherche de ses gardes du corps. En temps normal, jamais ces derniers n’auraient laissé une menace potentielle le toucher. Lorsqu’il ne vit aucun d’eux, l’inquiétude s’empara de lui.

Sans un mot, l’inconnu passa un bras sous celui du directeur de l’Organisation, avec l’intention évidente de le transporter sur le trottoir opposé. Le malade repéra alors un tatouage qui remontait le long de sa nuque. Il ne put cependant déterminer ce qu’il représentait, car les lignes argentées appartenaient à un ensemble plus vaste qui lui recouvrait probablement l’ensemble du dos. Par le passé, Madelin n’avait vu de telles encres qu’en Godéranie, jamais dans celui des Humains.

Non sans appréhension, il se laissa traîner vers le trottoir, sous les applaudissements des passants. Parmi eux, un Humain d’une quarantaine d’années filmait la scène avec son téléphone portable. Durant plusieurs secondes, Madelin l’observa, incrédule. Pourquoi nous filme-t-il ? se demanda-t-il en secouant la tête. L’homme souriait de toutes ses dents. Des taches de sons recouvraient la peau blanche de son visage et ses avant-bras découverts. Ce n’est pas important, décida Madelin.

Dès qu’il atteignit le bord de la route, le trafic reprit son cours habituel. Sans la moindre douceur, l’homme au tatouage aida le malade à se mettre à nouveau en équilibre sur sa canne, sous le regard approbateur des Humains agglutinés autour d’eux. Conscient d’être au centre de l’attention générale, Madelin s’appliqua à prononcer dans la langue locale les remerciements d’usage :

— Merci… de vo… tre aide.

Son bienfaiteur ne répondit rien et une lueur malsaine dans son regard accentua encore la suspicion du directeur de l’OPP. Est-il possible que cet homme soit en réalité un Nôstre ? À cette idée, il sentit des sueurs froides perler sur son dos et son visage. Il voulut reprendre son chemin, mais l’étranger le retint en lui saisissant l’épaule d’une main de fer.

— Pas si vite ! tonna-t-il. Nous avons encore des choses à discuter.

Alors que l’étreinte impitoyable lui envoyait une décharge le long du dos, Madelin réalisa que l’inconnu avait utilisé la langue officielle de l’Husdamore. Les sages m’ont localisé ! s’étonna-t-il en son for intérieur. Sur Terre ? La probabilité d’un tel événement lui sembla si ridicule qu’il eut envie de rire. Seule une dizaine de personnes savaient où il résidait et la moitié d’entre eux était ses gardes du corps. Puis il comprit : quelqu’un l’avait trahi.

Son « bienfaiteur » lui expédia un sourire narquois et annonça :

— Tes gardes du corps sont morts.

Le directeur de l’OPP éprouva un instant de tristesse pour ces hommes et femmes qui lui avaient dévoué des décennies de leur existence. À aucun moment il n’éprouva la moindre culpabilité pour s’être promené ainsi à découvert. Ici ou ailleurs, l’attaque se serait produite… Il se demanda néanmoins comment le sbire des trois sages avait occis cinq de ses subordonnés aussi rapidement. Disposait-il de renforts ? Ou pire encore, certains de ses gardes du corps avaient-ils rejoint les rangs de l’Husdamore ?

Madelin inspira avec difficulté et dit :

— Les sages… Trop… impa…tients… Peuvent pas… attendre… quelques années ?

L’assassin renifla avec mépris.

— À voir ton état, j’aurais plutôt dit quelques mois, répliqua-t-il d’une voix froide. Mais peu importe. Les sages m’ont ordonné de t’annoncer une grande nouvelle avant de te tuer. Toi et tes pacifistes, vous avez perdu. Cela sera lancé sur Terre d’ici quelques jours.

Cela… Le sort magique que personne ne voulait nommer, mais qui jaillissait dans tous les esprits dès qu’un Nôstre évoquait les trois sages. Madelin serra les poings, tandis que des gouttes de sueur lui coulaient le long des joues et du front. Il regarda les Humains autour de lui, qui l’observaient sans se douter de leur extermination imminente.

Les mises en gardes de Kayeff lui revinrent en tête. Avec nostalgie, il revit le visage poupon de son ancien disciple, dont les cheveux ce jour-là encore se dressaient sur son crâne, hirsutes, comme s’il avait omis de les sécher après la douche. Malgré ses cent ans passés, Kayeff ressemblait toujours à un adolescent. Sa peau olivâtre luisait sous la chaleur estivale. Tandis qu’il parlait, ses mains trituraient les branches de ses lunettes à monture d’écaille.

— Le sage M brouille les pistes, avait dit son ancien disciple. C’est son rôle. Prends Cela, par exemple. Depuis le début, il menace de le lancer sur Terre si un seul des pays de la Godéranie envahit leur territoire. Voilà des siècles que nous négocions en vain pour qu’ils détruisent ce sort. Mais personne ne semble se poser la question de savoir s’il a effectivement été conçu pour protéger l’intégrité de leurs frontières. Pour ma part, je crois que les sages ont toujours eu l’intention de lancer Cela sur Terre et d’exterminer l’Humanité.

— Pourquoi ? Absurde… Cour…roux… Godéramée…, avait répliqué Madelin.

— Je sais, avait affirmé Kayeff. Mais je reste persuadé que les sages poursuivent un objectif en particulier. Pour moi, Cela, c’est un outil qui leur permettra d’atteindre leur but. Rien d’autre.

Madelin avait repoussé cette théorie d’un revers de main, estimant qu’elle manquait de substance. Mais surtout, il avait refusé d’être l’artisan d’une guerre. Grossière erreur de jugement… et les Humains risquaient d’en payer le prix fort.

Ses yeux se reposèrent alors sur l’assassin.

— La colonisation de la Terre débutera ensuite, dès que les pays de la Godéranie seront matés, ajouta celui-ci.

— Coloni…sation ? s’étonna le directeur de l’Organisation.

En prononçant ce dernier mot, il réalisa que, situé à deux mètres d’eux, le quarantenaire les filmait toujours avec son téléphone. Le tueur suivit le regard de sa future victime et sourit à l’Humain. Puis, il déclara :

— Cette dernière partie vient du sage M. Je ne sais donc pas s’il faut la prendre au sérieux ou non. Quoi qu’il en soit, j’ai enfin obéi aux ordres et je peux te finir maintenant.

— Exécuter… un vieill…ard… malade… Acte héroïque… digne… sages !

Après avoir émis un nouveau reniflement de mépris, l’assassin expédia un coup de poing dans les dents du Vieux Maître. Les pieds de ce dernier quittèrent le sol et il se retrouva par terre en un instant, sonné par le choc et la douleur. D’instinct, il se couvrit la bouche avec les mains. Plusieurs de ses dents s’étaient brisées et un goût de sang imprégna ses papilles. Il cracha le tout.

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