Méritocratie : le point de vue de la série brésilienne 3 %

Bonjour à tous,

Aujourd’hui, j’ai décidé de vous parler d’une série brésilienne intitulée 3 %. Cette dystopie a retenu mon attention dans la mesure où elle traite d’un sujet contemporain : la méritocratie. Et oui, croyez-le ou non, comme je le disais dans mon dernier article, la SFFF est un excellent moyen d’aborder des sujets actuels.

Le pitch de la série (fait par moi-même) :

Nous sommes dans un monde où la technologie est nettement plus avancée que la nôtre. Ce monde est divisé en deux : il y a les 97 %, qui vivent dans un bidonville régit par la violence, et il y a les 3 %, qui vivent sur une île paradisiaque. Chaque année tous les jeunes de 20 ans ont la possibilité de passer une série d’épreuves appelée : le process. Ceux qui réussissent toutes les épreuves (environ 3 %) seront admis dans l’île.

La première saison suit un groupe de jeunes gens qui participent au process.

Jusque-là, nous avons une histoire somme toute très classique. Cependant, en visionnant la première saison, je me suis aperçus que l’histoire était en réalité une allégorie sur la méritocratie. Comme pour chacun des articles où je décortique une œuvre, qu’elle soit littéraire ou cinématographique, je vais révéler des détails de l’intrigue. Je vous conseille donc de regarder la série avant de continuer. Et pour les personnes lisant ces premières lignes en diagonal, je mets un gros « SPOILER ». Vous voilà donc prévenu…

Une critique de la méritocratie

Cette série aborde la méritocratie de manière très intéressante. Dès les dix premières minute, l’un des personnages clés annonce la couleur : (de tête) « each of everyone of you create his/her own sucess » ; ce que je traduirais par : vous êtes les artisans de votre propre succès. En d’autres termes, si vous échouez, c’est de votre faute, car vous êtes nuls. De fait, l’idée de base est d’expliquer que les personnes réussissant les épreuves ont accès à l’île parce que ce sont les meilleurs. Et, parce que ce sont les meilleurs, ces personnes méritent :

  1. des soins médicaux dignes de ce nom

  2. un accès aux meilleurs des technologies

  3. une vie dans un endroit agréable et sûr

  4. de la nourriture de bonne qualité

La méritocratie est dans l’ADN même de l’île des 3 %. En effet, cette dernière a été fondée 107 ans plus tôt par un trio dans le cadre d’une mission financée par des familles fortunées. À cause d’une instabilité politique rampante et d’un problème d’accès aux ressources, ces grandes fortunes souhaitent migrer sur l’île. Plus important encore, puisqu’elles ont financé la mission, elles estiment pouvoir sélectionner les personnes dignes de les accompagner. Bien entendu, elles choisissent en priorité leur famille. Le trio fondateur refuse cette logique car, selon eux, ces grandes familles fortunées sont incapables de gérer la ressource correctement et reproduiront sur l’île les mêmes erreurs que sur le continent. Pour eux, seules les personnes méritantes (et donc ayant conscience des enjeux) peuvent les rejoindre. Ils empêchent donc ces familles fortunées d’accéder à l’île et mettent en place le process. Il est d’ailleurs à noter que l’argent n’a pas cours sur l’île. De cet épisode découle également une politique de stérilisation systématique de tous les migrants : les parents sont méritants mais les enfants ne le sont pas nécessairement (c’est ce qui aurait conduit à la destruction du continent). En conséquence, poussé à l’extrême, ce culte de la méritocratie engendre une société non pérenne qui a besoin des 97 % restant pour perdurer.

3%

La série aborde une autre facette intéressante de la méritocratie : celle des dégâts psychologiques. Les personnes ayant échoué au process sont considérés comme indignes des bienfaits de l’île (c’est de leur faute s’ils n’ont pas réussi) et pensent donc qu’il est normal, pour eux, de vivre dans un bidonville. Autre fait intéressant, j’ai cru remarquer une certaine déférence à l’égard des 3 % de la part des 97 pour cent restant. Cela m’a fait penser à une expérience scientifique effectuée avec une classe d’étudiants (ou plus jeunes, je ne me souviens plus) dans les années 60. Je ne vais pas rentrer dans les détails du protocle, car je rédige tout ceci de tête et que je commettrais donc beaucoup d’erreurs. Je vais me contenter de résumer le résultat de façon grossière : si on disait à l’un des étudiants qu’il était nul (même si ses résultats étaient bons), la qualité de son travail s’en ressentait et son niveau diminuait ; dans le même temps, les élèves en difficulté à qui l’on faisait croire qu’ils étaient bons, le devenaient au bout d’un moment. En conséquences, si je lis correctement entre les lignes, la méritocratie serait responsable de bien des maux dans nos sociétés.

Une critique de l’appropriation des ressources par les plus méritants

L’une des épreuves est orienté en ce sens. Une soixantaine de candidats sont enfermés dans un complexe. Pour obtenir eau et nourriture, ils doivent s’entraider en fonction des capacités de chacun. Nous avons donc ici une représentation schématique de l’existence humaine, où chacun est interdépendant. Plus précisément nous avons un schéma capitaliste où les individus sont spécialisés dans une fonction très précise (dans la série, certains doivent retenir des chiffres (on va dire les cerveaux), d’autre tirer des leviers (les muscles) selon un certain ordre et le chef a l’idée et encourage). C’est assez caricatural comme situation, mais cela permet, je trouve, de prendre de la hauteur.

D’emblée, celui qui incarne la fonction de coordinateur (comprenez le chef) essaie de s’arroger la première portion de nourriture. Finalement, suite à une contestation « populaire », il est décidé que les candidats recevront leur ration par ordre alphabétique. Tant que tout le monde reçoit sa ration de façon équitable, il n’y a pas de problèmes. Cependant, à l’instant même où les candidats prennent conscience des risques de pénurie, deux groupes s’affrontent : le premier tente de s’emparer de toutes les ressources parce qu’il se croit plus méritant (en gros, le chef utilise les « muscles » pour raquetter les rations des autres). L’épisode s’achève par un bain de sang suite à une révolte des moins méritants.

Ici, outre une allégorie de certains mouvements sociaux, j’ai pensé à notre situation contemporaine. Le système du capitalisme nous pousse à nous conduire comme si les ressources étaient inépuisables : mais est-ce véritablement le cas ? Et si les ressources venaient à manquer, comment nous conduirions nous ? Je vous laisse juge…

L’île des 3 % est une entreprise rationnelle

D’emblée, il est intéressant, je pense, de s’intéresser au vocabulaire utilisé. Pourquoi appeler les épreuves le process (de sélection ?). Puis, à mesure que la série avance, il est régulièrement question de productivité sur l’île. Deux mots très en vogue dans le monde de l’entreprise…

En s’attardant un peu sur le process, il devient évident qu’il s’agit d’une méthode de recrutement un peu extrême. Le process commence en effet par un entretien où l’on juge des motivations du candidat et où l’on établit son profil psychologique. Puis, on lui fait subir une batterie de tests d’aptitudes. Cela vous rappelle quelque chose ? Les candidats sont éliminés au fur et à mesure de façon à ne garder que les profils recherchés.

J’ai également repéré un autre détail qui, pour moi, a son importance : le nombre considérable de personnes souhaitant passer le process. De mon point de vue, cette affluence illustre les problèmes d’emploi au Brésil (mais aussi en France et dans bien d’autres pays). En effet, le nombre de postes à pourvoir étant défavorable au nombre de postulant, un déséquilibre au profit des entreprises se met en place. Or, dans un monde où l’individu acquiert sa dignité par le travail (qui se traduit par la notion de mérite dans 3 %), les personnes qui restent sur le carreau n’ont d’autre choix que de vivre dans la pauvreté – c’est du moins la manière dont j’interprète les événements de la dystopie.

L’histoire de la stérilisation des 3 % peut également faire penser à certaines personnes qui privilégient leur carrière au détriment de leur vie personnelle – l’une des protagonistes de la saison 1 abandonne son enfant pour aller sur l’île et finit par se suicider de chagrin…

Je le mentionne au passage, même si en soi le fait est évident : sur l’île des 3 %, on ne peut progresser qu’au mérite… Ici, on pourrait objecter que dans nos entreprises contemporaines, la promotion n’est pas qu’une affaire de compétences. Mais cela est un autre débat dans lequel je ne souhaite pas rentrer.

La méritocratie est-elle devenue une religion ?

Dans 3 %, il y a une religion qui sacralise autant le process que la méritocratie. Il y a ainsi des prêtres qui louent les mérites du système et, à la manière des évangélistes chrétiens, prêchent la bonne parole. Le process devient une expérience mystique où l’individu se montre sous son véritable jour (le pire comme le meilleur). Chaque année, des festivals de rue se produisent comme des cérémonies géantes. Le couple fondateur (l’un des membres du trio est tué) est représenté un peu partout sous forme de statue, comme des icônes. Les personnages de la série se demandent régulièrement comment aurait réagi ces deux personnes dans telle ou telle situation. Certains parlent pour eux à la manière des prêtres.

J’admets avoir eu des difficultés à comprendre où les auteurs de la série voulaient en venir. Pourquoi cette sacralisation du process et du système de manière générale ? Et puis, je me suis souvenu des biopics très en vogue en ce moment (Steve Job, Mark Zuckerberg). Ces dernières mettent en scène des self made men qui ont gravé les échelons à la sueur de leur front. Nous connaissons tous l’histoire de Bill Gates, qui a commencé Microsoft dans son garage… Je me souviens également de la mort de Steve Job, des citations de lui qui circulaient sur Facebook et honoraient sa « sagesse ». D’une certaine manière, on pourrait considérer ces biopics comme des hagiographies modernes.

La réalité aurait-elle dépassé la fiction ?

Conclusion :

À travers un récit fictionnel, 3 % amène à réfléchir aux bases de notre société contemporaine, notamment le concept de méritocratie. Car, en prenant du recul sur le récit, il est très facile d’entrevoir des évolutions similaires dans nos sociétés. J’ajouterai même que cette dystopie est une attaque virulente à la fois de la méritocratie et, dans une certaine mesure, du capitalisme. Mais j’admets que ce dernier point serait à discuter…

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