Concevoir un roman en 5 étapes

D’emblée, il me semble important de préciser que ces conseils d’écriture émanent d’une série de cours universitaires de creative writing, animés par l’auteur à succès Brandon Sanderson. Il s’agit donc de la méthode qu’il utilise lui-même pour construire ses romans et qu’il a peaufinée avec le temps et l’expérience. Il va de soi que ce n’est pas la seule et qu’il en existe un grand nombre d’autres toutes aussi valides. Seulement, écrivant moi-même des romans de Fantasy, j’ai trouvé ses conseils utiles pour améliorer mes propres productions et, j’ai donc décidé de vous les faire partager.

Ici, ce que je me propose de faire ne se résume pas seulement à une synthèse extrêmement concise de ces 14 heures de cours, puisque j’y ajoute ici et là le résultat de mes propres expériences littéraires : comme la grande majorité de ceux qui s’essaient à l’écriture, je dispose dans mes tiroirs et dans mes disques durs d’un certain nombre de cadavres littéraires moribonds qui, même après une longue séance de réanimation, ne se relèveront jamais. Paix à leur âme !

Alors, comment concevoir un roman en 5 étapes ? Prendre un crayon et commencer à écrire ne suffit malheureusement pas. Il existe un certain nombre de prérequis que tout auteur, consciemment ou non, se doit de remplir avant même d’allumer son ordinateur ou s’emparer d’une feuille blanche.

1 – Avoir une idée

En soi, la chose paraît évidente. Et, si vos pérégrinations sur internet vous ont amenés jusqu’à mon site, je suppose – ou du moins j’espère – que vous l’avez déjà, cette idée. Qu’est-ce que j’entends par idée ? C’est tout simplement un concept original – ou non ; une histoire que vous avez envie d’écrire. Ici, j’aimerais ajouter le mot passion. Vous risquez en effet de passer des centaines peut-être même des milliers d’heures de votre existence à batailler avec vos personnages et votre récit. Il s’agit donc d’un investissement/d’une passion chronophage. En d’autres termes, vous avez intérêt à aimer votre sujet !

Attention, à ce moment précis du processus, mon propos n’est pas de vous dire que vous devez déjà avoir un scénario en tête. Loin s’en faut. Nous en sommes encore aux balbutiements. Pour les besoins et la clarté de cette présentation, j’ai décidé d’utiliser le même exemple en fil conducteur afin de mieux vous aider à comprendre.

Donc, voici ce que j’appelle une idée, un concept original (Bon, ici, je l’admets, j’ai forcé le trait, mais, je pense que c’est pour la bonne cause) :

Un vieil homme de quatre-vingt-cinq ans décide de grimper le Mont Everest à la force de ses dix doigts et de ses cinq orteils. Et oui, l’homme est unijambiste…

Pour l’instant, vous n’avez pas besoin de davantage. Si vous disposez déjà d’une idée sur laquelle vous désirez travailler, vous pouvez passer à l’étape suivante.

2 – Remplir le contrat tacite avec le lecteur

En règle générale, lorsqu’il choisit de commencer à lire un roman, un lecteur dispose de certaines attentes. S’il a choisi une nouvelle de la collection Arlequin, c’est qu’il veut lire une histoire d’amour à l’eau de rose. S’il s’empare d’un livre racontant l’histoire d’un soldat de dix-huit ans qui s’en va t’en guerre pour sauver la très glorieuse mère patrie, vous en conviendrez tous avec moi, dans les deux cas, ses attentes sont différentes.

En d’autres termes, avant même de commencer à écrire, vous devez vous demander à quel type d’histoire est-ce que vous désirez vous attelez. Et, vous devez vous y tenir. Je m’explique. Un même sujet peut être traité de multiples façons.

Pour reprendre le cas de notre vieillard unijambiste, on pourrait aisément concevoir un récit intérieur glorieux où l’homme affronte la nature à lui tout seul. Ou, l’inverse : une communion mystique entre l’homme et la montagne. Un remake de Sept ans au Tibet ? Une condamnation du réchauffement climatique ? On pourrait tout aussi bien imaginer un livre d’aventure avec des scènes de sexe torride toutes les huit pages. Quoi ! Ce n’est pas parce qu’il a quatre-vingt-cinq ans qu’il ne peut pas utiliser de viagra ! Pour les autres exemples, je laisse libre cours à votre imagination et votre créativité.

Quoi qu’il en soit, avant même de vous installer devant votre clavier d’ordinateur, il est très important de décider vers quel(s) genre(s) vous désirez orienter votre histoire. Pourquoi ? Parce que, selon le genre dans lequel vous décidez d’écrire, il existe un certain nombre de codes à respecter. Par exemple, si vous décidez de commencer un roman policier, et que le meurtrier est arrêté après trente pages et que le reste de votre livre se résume à une dépression nerveuse et un suicide, alors, ce n’est plus un roman policier et vous ne pouvez pas le présenter comme tel à vos lecteurs. C’est une question de respect pour lui et, sur le long terme, il est dans votre intérêt de ne pas déroger à cette règle. Car, un lecteur satisfait est un lecteur qui recommande le roman à des amis et qui est prêt à lire les autres ouvrages que vous produisez… Or, il y a peu de chance qu’un lecteur désirant lire une intrigue policière et qui obtient un ouvrage sur la dépression nerveuse soit satisfait et incite d’autres personnes à le lire.

Attention, ici, mon propos n’est pas de dire que cette histoire n’est pas viable et qu’il ne faut pas l’écrire. Ce que j’essaie d’expliquer c’est que, dès les premières pages, il est vital de montrer au lecteur à quel type de récit il a affaire. Dans son cours, Brandon Sanderson prend l’exemple d’un romancier dont le livre commençait avec une intrigue policière et, comme le coupable était une créature magique quelconque, s’achevait dans le fantastique (environ 250 ou 300 pages après avoir commencé). Apparemment, cet ouvrage s’est très mal vendu car, ceux qui voulaient une intrigue policière étaient déçus de la tournure surnaturelle des événements, quand, ceux qui désiraient du fantastique avaient déjà lâché le livre parce qu’ils ne voulaient pas d’une intrigue policière.

En d’autres termes, ici, le problème n’était ni qualitatif, ni lié au mélange des genres. Le problème se résumait au fait que les lecteurs n’avaient pas obtenu ce qu’ils recherchaient. Libre à vous si vous désirez écrire l’histoire d’un vampire transsexuel qui tombe amoureux d’un rat des champs de huit centimètres de long. L’important est que le lecteur comprenne bien, dès les premiers instants, qu’il y aura à la fois de la romance et des thèmes surnaturels. De là, il décidera s’il a envie de lire votre récit ou non, et, s’il est satisfait parce que vous avez rempli le contrat tacite entre lecteur et auteur, alors il recommandera votre livre. C’est aussi simple que ça !

Bon, pour en revenir à mon vieillard unijambiste, j’ai décidé que ce serait un roman d’action haletant mais sans viagra, car, l’homme a le cœur fragile.

3 – L’intrigue

Ça y est, vous pouvez enfin songer à votre histoire et les différentes intrigues qui vont le jalonner. Mais, au fait, qu’est-ce qu’une intrigue ? Brandon Sanderson la définit comme un conflit entre : l’idée principale de l’histoire, les personnages et l’environnement (social, politique, géologique…).

Par exemple, mon vieillard unijambiste veut grimper le mont Everest. Il s’agit donc d’établir, pourquoi il veut commettre une telle absurdité. Qui est-il ? Qu’est-ce qui le motive ? Est-il seul ? A-t-il le soutien de son entourage ? De plus, dans le même temps, il faut également mettre en perspective l’univers dans lequel il évolue. Par exemple, ce vieillard est pauvre et, nous vivons dans un système capitaliste. Il lui faut donc trouver de l’argent pour mener à bien son expédition. Par chance, il a toujours eu de bonnes dents. Alors, pour rassembler ses fonds, il vend ses dents. Et ainsi de suite.

Brandon Sanderson insiste beaucoup sur la notion de conflit entre les trois points que j’ai cités un peu plus haut. Pour lui, c’est essentiel dans la mesure où cela permet de donner au livre une destination précise, un fil conducteur solide ainsi qu’une certaine intensité (ce qui permet de garder le lecteur en haleine, ou, tout du moins, le pousse à continuer sa lecture et dans le même temps, de ne pas trop errer dans des digressions inutiles pour le développement de l’intrigue).

De plus, il est vital que, tout au long de votre récit, vous donniez l’impression que votre intrigue progresse.

Dans le cas de mon vieillard unijambiste, la chose est assez facile, parce que l’arc narratif est donné d’emblée dans le concept original de l’histoire : l’homme est chez lui et l’histoire s’achève lorsqu’il marche sur le toit du monde, ou, lorsqu’il revient chez lui, s’il y parvient. Ici, je laisse de côté la possibilité d’un échec et d’une chute funeste de 7000 mètres, même s’il s’agit d’une solution parmi d’autres. Par conséquent, pour donner à mon lecteur l’impression que l’intrigue progresse, il me suffit de marquer les différentes étapes du périple :

– Il vend ses dents pour s’acheter son équipement et un billet d’avion

– Il prend l’avion

– Il arrive à Katmandou

– Le pays étant en guerre civile, il lui est impossible de se rendre jusqu’à la montagne par bus et il doit donc marcher pour éviter les différents blocus

– Sur la route, il se fait voler sa prothèse par des crèves la faim. Par chance, il rencontre une autochtone de son âge qui a pitié de lui et qui lui fabrique des béquilles en bois – ici, vous pouvez même insérer la romance classique/ennuyeuse et quelques scènes de sexe si le cœur vous en dit… Ou vous pouvez surligner les dilemmes du vieillard unijambiste, à savoir : il veut grimper l’Everest, mais, c’est vrai que la vieille femme népalaise est véritablement attrayante !

– Il parvient  au pied de la montagne

– Il grimpe. 6000 mètres. 7123 mètres. 7124 mètres (le mixeur qui lui permettait de liquéfier sa nourriture a gelé et il a été contraint d’inventer un système pour pouvoir manger et reprendre des forces : bah oui ! Il n’a plus de dents maintenant !) 7500 mètres etc…

4 – Faut-il établir un plan précis ?

Pas nécessairement. Brandon Sanderson travaille toujours avec un plan précis mais, il reconnaît qu’il a un certain nombre de collègues qui écrivent sans connaître à l’avance les péripéties de leurs personnages.

Pour établir son plan, il fonctionne de la manière suivante : il définit d’emblée la fin de son ouvrage et s’achemine petit à petit vers le début. Comme des poupées russes, il divise de même son intrigue principale en une multitude de petites intrigues, selon le schéma suivant:

Le personnage veut quelque chose – Mais, il ne peut pas l’obtenir – Alors, il trouve une solution pour s’approcher de son but – Il obtient quelque chose, mais… Et, ainsi de suite jusqu’à la résolution complète de son intrigue générale.

De mon côté, je sais que j’établis fermement le début et la fin du récit mais que le milieu est un grand inconnu qu’il me faut combler vaille que vaille. Et, lorsque je m’essaie à faire des plans, je m’aperçois que je ne les suis jamais, parce que, au bout du compte, si je connaissais déjà l’ensemble du récit, raconter l’histoire m’ennuierait. D’une certaine manière, comme le lecteur, il me faut la découvrir pas à pas, à mesure que le texte avance.

Il n’existe donc pas de recette type et chacun doit trouver la méthode qui lui convient.

5 – Choisir le mode de narration qui convient

Personnellement, la perspective narrative est un sujet qui m’est cher dans la mesure où, durant la rédaction de ma série : Chroniques d’une dévastation annoncée, j’ai commis l’erreur de ne pas adopter le bon mode de narration. En soi, si vous n’avez qu’une petite centaine de pages, la chose n’est pas si grave. C’est seulement agaçant… En revanche, si, comme moi, vous avez plus de 600 000 mots à corriger (environ 1600 pages en format poche) parce que vous vous êtes stupidement entêté dans une direction précise alors que tous vos instincts vous soufflaient que quelque chose ne fonctionnait pas, alors vous devenez furieux et vous vous résignez à un travail de fourmi…

Selon Brandon Sanderson, il existe trois modes de narration. (ici, pour plus de précisions et de vocabulaire technique, je vous invite à consulter les synthèses que j’ai rédigées sur les perspectives narratives).

1 Le mode de narration à la première personne (c’est-à-dire le je). Il correspond à une plongée dans l’esprit de votre personnage principal. Il s’agit d’écrire comme votre personnage pense. Par exemple, si ce dernier est un adolescent, alors, il faudra vous exprimer, réfléchir et décrire les scènes comme le ferait un adolescent lui-même. Ainsi, le roman ne sera pas rédigé de la même manière si votre personnage principal est un militaire ou s’il est une femme au foyer octogénaire. Dans la majorité des cas, à moins que vous ne soyez extrêmement talentueux (et, si c’est le cas vous n’avez pas besoin de cet article), ce mode de narration limite le récit à un seul point de vue : celui de votre personnage principal. Car, il est très difficile d’emprunter efficacement les voix de différents personnages à la fois.

2 Le mode de narration à la Third person limited (équivalent Anglais d’un point de vue interne à la troisième personne). Là, vous rédigez à la troisième personne du singulier (il/elle) et vous ne décrivez votre scène qu’en fonction du point de vue du ou des personnages que vous suivez.

3 Le mode de narration omniscient vous permet, quant à lui, d’entrer dans la tête de l’ensemble de vos personnages à tous moments, qu’ils soient primaires ou secondaires ou tertiaire.

Et voilà, vous connaissez à présent les principaux prérequis nécessaires à l’écriture d’un roman. Il ne vous reste donc plus qu’à les appliquer et prendre votre plume !

Nothoi, le 07/04/2016

Si vous désirez quelque chose de complet et que vous parlez couramment l’Anglais, il vous suffit de cliquer sur le lien suivant pour accéder aux 14 ou 15 heures de conférences de creative writing de Brandon Sanderson.

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