Le pirate informatique : figure de la rébellion contemporaine ?

Le pirate informatique, ce rebelle

Depuis une trentaine d’années, la représentation du pirate informatique dans la littérature ou le cinéma a beaucoup évolué. Il a été décrit comme un individu à lunettes souffrant de timidité excessive. Il a été décrit comme un pervers sexuel assouvissant ses fantasmes en regardant des vidéos sur Internet ou en espionnant des personnes à leur insu. Souvent boutonneux et parfois vivant encore chez ses parents à un âge d’homme, il n’avait pas une image très flatteuse. Il était le weirdo (le type bizarre) dont beaucoup se moquaient (j’étais d’ailleurs tombé il y a quelques années sur une émission américaine intitulée : The Beauty and the Geek, qui reprenait tous ces clichés remâchés).

Et puis, la société contemporaine a évolué. Les réseaux sociaux et le développement exponentiel des ressources à dispositions des internautes ont fait d’Internet l’un des lieux les plus importants de la société actuelle. La majeure partie de nos activités passe désormais par les réseaux. La culture Geek se répand au point que ce mot, qui à une époque pouvait s’apparenter à une insulte, est maintenant le nom d’une sous-culture, avec ses codes et ses fiertés identitaires. En d’autres termes, le Geek devient à la mode. Et si, dans la culture populaire, tous les Geeks ne sont pas informaticiens (The Big Bang Theory en est une illustration parfaite) et encore moins pirate informatique, la culture populaire voudrait que tous les pirates informatiques soient des Geeks.

Le pirate informatique est donc tendance. Mais pourquoi ? J’ai ma petite explication toute personnelle : si nous utilisons tous Internet, ce qui se cache derrière n’est pas si abordable que ça pour le commun des mortels. L’informatique et l’Internet sont un monde à part entière : une jungle sauvage ou des langages naissent et disparaissent, où des virus attaquent des entreprises et rançonnent des ordinateurs de particuliers, où des entreprises font fortune avec des applications ou des hardwares quand d’autres disparaissent en quelques mois. Or, l’être humain a besoin de contrôler son environnement pour se sentir en sécurité. C’est même le deuxième socle de la pyramide de Maslow. Et, le commun des mortels peut se sentir dépassé ou menacé par les évolutions numériques contemporaines, entre :

  • les virus

  • la marchandisation de l’individu à travers le recueil et la vente de données personnelles

  • l’intrusion d’un éventuel tiers dans un ordinateur personnel

  • l’accaparement de certains espaces publiques par des acteurs numériques privés (cf le procès où l’accès à la plateforme Facebook a été considéré par un juge comme essentielle pour garantir le droit à l’information)

  • le piratage d’un compte bancaire

  • la persécution de certains adolescents sur les réseaux sociaux, etc.

Le nouveau monde numérique peut s’avérer tout aussi anxiogène que la vie pré-numérique. Et le pirate informatique dans tout ça ? Il est le grand prêtre de cet univers. Il est celui qui comprend les langages cryptiques utilisés par les machines ; celui qui comprend les tenants et les aboutissants des programmes (ce que personne d’autre que lui ne voit) ; celui qui est capable de pénétrer là où personne ne veut qu’il entre. En d’autres termes, il est celui qui maîtrise notre nouvel univers. L’imaginaire collectif a donc commencé à façonner un nouveau type de héros…

J’ai pu relever au fil de mes visionnages de séries américaines des évolutions sur la figure du pirate informatique.

Tout d’abord, le hackeur n’est plus seulement un homme en proie à des troubles de la socialisation. Non, le pirate informatique se féminise et tout comme leur comparse masculin, plusieurs d’entre elles ont des difficultés à communiquer avec les autres. J’ai plusieurs exemples en tête :

  • Dans la série 24 heures chrono, une grande partie des informaticiens sont en réalité des informaticiennes avec un certain nombre de compétences pour éviter les détections et farfouiller dans les ordinateurs des uns et des autres.

  • Dans Arrow, Felicity est capable de créer des virus informatiques autant que de créer de supers algorithmes ou pirater toutes les bases de données de la terre, même si celles-ci sont inviolables…

  • Dans Criminal Minds, l’informaticienne semble également capable de pirater n’importe quelle base de données sans bouger de sa chaise (ce qui d’un point de vue réalisme laisse aussi à désirer que dans Arrow).

  • Dans Mr. Robot, si le personnage principal est Eliott, sa sœur, Darleen, n’en reste pas moins très importante et très compétente. Sans parler de ses propensions à la vulgarité ou à l’agressivité qui en fond un personnage au final assez complexe, car il ne se limite pas à son rôle de hackeuse comme dans les autres séries susmentionnés.

Une application rapide de la théorie des genres pourrait nous faire comprendre pourquoi ces activités de soutien se féminisent quand monsieur, avec ses gros muscles et son courage sans commune mesure, affronte tous les dangers. Mais il ne s’agit pas là du sujet de cet article et je ne développerai pas davantage cet aspect-là.

Plus important encore, le pirate informatique devient un militant politique qui, parfois, défend la veuve et l’orphelin, ou qui, parfois, œuvre contre des conglomérats cupides qui font passer le profit devant tout le reste. Le hackeur devient alors un rebelle qui s’insurge contre les pouvoirs coercitifs de son temps grâce aux outils informatiques qu’il maîtrise parfaitement.

La rébellion : définition, origine et mécanismes

Selon le Larousse, le mot rebelle vient du latin rebellis, dont la racine est mot bellum, qui signifie la guerre. La définition du mot rebelle découle donc de son origine latine : un.e rebelle est une personne qui est en révolte ouverte contre le gouvernement ou contre une autorité constituée. En d’autres termes, on ne peut être rebelle sans une institution ou un pouvoir à combattre. L’enfant se révoltant contre ses parents ne se rebelle pas nécessairement contre eux en tant que personne, mais contre l’autorité qu’ils représentent. C’est-à-dire contre les actes de coercition auxquels l’autorité parentale le soumet : « tu ne mangeras qu’un bonbon par semaine » ou « tu rangeras ta chambre tous les jours à partir de maintenant ». Les exemples que j’ai choisis peuvent paraître triviaux, mais ils ne sont que les prémisses d’une existence où les différentes formes de pouvoir s’exercent en permanence et de façon insidieuse sur une personne (pouvoirs sociétal, politique, économique, familial…).

À partir de là, l’enfant, et plus tard l’adulte, a plusieurs manières de réagir à ces pouvoirs :

  • Il les embrasse pleinement (par exemple : je suis un garçon et je ne porterai jamais de jupe ; je suis un homme d’affaire et je vis en costard cravate). Cette acceptation des différents pouvoirs en place peut même devenir source d’identité et de fierté pour lui (en caricaturant à l’extrême : je suis un homme viril ! J’ai de gros muscles, je gagne beaucoup d’argent et j’ai une belle femme ! Et là, je ne parle pas de la Ferrari très phallique qu’il y a dans mon garage…).

  • Il les fuit (il migre vers un pays où les cravates sont interdites et les jupes obligatoires). La fuite est déjà un premier signe de contestation contre ces pouvoirs, ou contre un pouvoir en particulier. L’individu n’est cependant pas entré en rébellion à ce moment-là, car il n’est pas nécessairement en guerre ouverte contre le ou les pouvoirs en question. Mais, la fuite traduit déjà un sentiment de malaise.

  • Il juge certains de ces pouvoirs insupportables et décide de les combattre. Il entre alors en rébellion.

Le sentiment de révolte est une étape préalable à toute rébellion ; il en est à la fois l’origine et le carburant. « Non ! je ne rangerai pas ma chambre ! » ou « Moi aussi j’ai le droit de porter des jupes, il n’y a pas que les femmes ! ». J’ai déjà parlé du sentiment de révolte dans un article précédent et je ne vais donc pas revenir dessus. Je tenais néanmoins à l’évoquer, car il est fondamental pour cet article.

Une deuxième étape de la rébellion est l’identification du pouvoir ou de l’institution qui exerce la coercition. Il peut s’agir d’un gouvernement, de normes sociales, d’un système économique… J’ai déjà évoqué un peu plus haut le cas de l’enfant se rebellant contre l’autorité parentale, qui le contraint à ranger sa chambre et manger moins de sucrerie. Pour en revenir à mon exemple de jupe (que je n’ai pas choisi par hasard), l’identification de l’institution ou du pouvoir est bien plus complexe. Il n’y a pas réellement d’institution (puisqu’il s’agit d’une norme sociale) et le pouvoir s’exerce de façon beaucoup plus insidieuse : par les rires et les moqueries des passants ; par la gêne des proches ; etc. Il s’agit alors de cibler un symbole de ce que l’individu rejette. En l’occurrence, l’homme qui veut porter des jupes pourrait par exemple catalyser son sentiment de révolte sur les défilés de mode, où les mannequins masculins ne porteraient que des pantalons.

Une dernière étape est la déclaration de guerre et/ou le début du conflit (dans bien des cas la première escarmouche). Il peut être déclaré sur un coup de tête, ou après avoir effectué une étude soigneuse de l’ennemi pour déterminer là où l’attaque ferait le plus de dégâts. « Non ! je ne rangerais pas ma chambre ! Et de toute façon, t’es méchante ! Je t’aime plus ! » ou « communiqué de l’agence de presse XYZ : un homme de trente-huit ans, inconnu des services de police, a fait irruption hier dans le défilé de mode du couturier AZERTY. Portant une jupe rouge à pois blancs et armé de bombes à peinture, il a attaqué tous les mannequins portant des pantalons en hurlant : « les hommes aussi peuvent porter des jupes ». Une fois interpellé par la police, l’homme a justifié son acte pour dénoncer les normes sociales qui oppressent les hommes. Le militant a été déferré au parquet de Paris. Il encourt la prison à perpétuité pour attentat terroriste ».

Le pirate informatique : un rebelle voué à la disparition ?

Pour cet article, j’ai choisi de parler à la fois d’une série américaine bien connu : Mr. Robot ; et du roman de Peter Carey : Amnesia (Le virus de l’amnésie en français). Comme d’habitude, dans les deux cas je vais dévoiler des pans de l’intrigue (SPOILERS). Je vous recommande donc de regarder les épisodes de la série et de lire le livre avant de poursuivre cet article (le tout vous prendra probablement quelques semaines ; repasser par ici à l’occasion si vous en avez encore envie).

Le matériel littéraire et cinématographique de ces deux œuvres serait largement suffisant pour effectuer une analyse comparative. Cependant, dans cet article, j’ai décidé d’adopter une approche plus complémentaire.

Mr. Robot est l’histoire d’un pirate informatique qui souffre d’une sorte de démence psychiatrique assez difficile à définir. Au début, il paraît atteint de troubles légers, comme des difficultés à communiquer avec les autres ou des troubles affectifs. Puis on se rend compte qu’il a des troubles du sommeil, de la mémoire et qu’il est atteint de dépression. On apprend également qu’il a des hallucinations avec lesquelles il communique. Finalement, le spectateur le voit atteint d’une sorte de dédoublement de la personnalité. Je ne suis pas psychiatre et je ne sais donc pas si ces symptômes relèvent d’une pathologie particulière ou s’ils sont complètement exagérés (personnellement je pense pour cette dernière option). Quoi qu’il en soit, Eliott soigne son mal être par la drogue. Il est ici intéressant de constater que les créateurs de la série ont repris certains clichés et les ont remis au goût du jour.

À mesure que la saison 1 avance, on se rend compte qu’Eliott est un hackeur de génie qui nourrit une certaine rancœur contre E-Corp (Evil Corporation) et la société capitaliste dans son ensemble. Si l’on reprend la définition que j’ai donnée un peu plus haut de la rébellion, E-Corp est l’institution qu’Eliott a ciblé pour catalyser son sentiment de révolte. E-Corp représente la société numérique contemporaine, avec tous ses attraits et ses dangers. Ce serait une sorte de GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Microsoft) à elle seule. Elle produit des ordinateurs, des téléphones, etc. Toute la vie économique mondiale semble tourner autour d’elle. Il existe même des E-coins. Plus tard, dans les saisons 2 et 3, on apprend que cette même entreprise se montre assez peu scrupuleuse (la mère d’Angela, la femme dont Eliott est amoureux depuis l’enfance, est morte d’une maladie liée à un déversement toxique dans les vicinalités de leur petite ville de campagne), que le père d’Eliott est mort de la même façon et que ce même père haïssait E-Corp.

Dès le début de la saison 1, Eliott est recruté par un anarchiste (Christian Slater) dont le but ultime est de faire tomber E-corp. Après un certain nombre de péripéties, Eliott décide de rejoindre la Fsociety (Fuck Society) et met en œuvre le plan du personnage incarné par Christian Slater. Le but de l’opération est de détruire toutes les données d’E-Corp afin de mettre le géant à genoux (« Stage Two » étant le coup de grâce, mais on ne commence à en parler qu’à la fin de la saison 2 et je n’en sais donc pas plus que vous à ce sujet). Durant la saison 2, on voit également Darleen (la sœur d’Eliott et également hackeuse) couper les testicules du taureau de Walt Street, ce qui est un message clair quant à son mépris du capitalisme. On retrouve donc les dimensions politique et activiste que j’ai évoquées un peu plus haut. On retrouve également l’étape du passage à l’acte comme déclaration de guerre à un système principalement économique et numérique, le politique étant décrit comme un pouvoir subalterne et impuissant.

Le roman de Peter Carey développe également cet aspect-là du pirate informatique, mais va bien au-delà de Mr. Robot dans sa dimension philosophique.

Grosso modo, Le roman de Peter Carey raconte l’enfance d’une hackeuse australienne, Gaby Bailleux, et les différentes étapes qui l’ont menée à pirater le système informatique d’une prison australienne pour libérer des demandeurs d’asile (NB l’Australie a connu diverses controverses au cours des dernières années sur la politique de gestion des migrants. Pour en savoir plus, vous pouvez rechercher « Christmas Island » sur Internet). Cependant, la prison australienne est gérée par une entreprise américaine et en même temps qu’elle libère les demandeurs d’asile en Australie, Gaby Bailleux ouvre les portes de 5000 prisons aux États-Unis. Ce qui, bien entendu, engendre un conflit diplomatique entre les États-Unis et l’Australie. Gaby Bailleux devient alors une fugitive très recherchée. Cependant, le récit n’est pas mené avec le point de vue de Gaby, mais avec celui du journaliste Felix Moore, qui a connu la mère de Gabi et enquête sur l’enfance de cette dernière.

Au travers de son récit, Peter Carey invite à s’interroger sur la notion de rébellion, de la deuxième guerre mondiale à un futur proche. En effet, l’enquête et les diverses intrigues sont un prétexte pour explorer les raisons des rébellions dans le temps (il y a par exemple une femme féministe durant la seconde guerre mondiale, un militant politique de la gauche australienne…). Mais, plus intéressants encore, le récit montre comment leur rébellion a évolué au cours des années. Car, Amnesia ne désigne pas seulement l’amnésie collective de l’Australie vis-à-vis des États-Unis en matière de relations diplomatiques et d’Histoire.Amnesia désigne également l’attitude des personnes entrées en rébellion, mais qui, au cours de leurs batailles, se sont perdues ou dont l’image a été absorbée par la société au point de la dénaturer. Le récit nous amène donc à la rencontre d’un adolescent, punk de bonne famille, qui, après une soirée, invite des amis à fumer dans la grande maison de ses parents ; le contraste avec les punks anglais des années 70 est alors flagrant. Peter Carey décrit également des gens de gauche qui mettent leurs enfants dans des écoles privées ou un militant politique de gauche qui accepte la corruption pour un siège au conseil municipal…
Certes, à la fin du récit, Gaby est toujours en liberté et toujours animée de ses idéaux. Cependant, la nature même du récit de Carey nous incite à nous poser la question fatidique : mais pour combien de temps encore ? Et plus important encore : le sentiment de révolte et la rébellion sont-ils vains dans le temps ? Se résument-t-ils à un exutoire de toutes nos frustrations ?

Conclusion

Mr. Robot et Amnesia nous amène donc à nous poser la question de l’avenir du pirate informatique comme figure de rébellion dans l’imaginaire populaire. Dans le début de la troisième saison, Eliott commence à travailler pour E-Corp, d’abord pour empêcher Mr. Robot de lancer « Stage Two » mais également parce qu’il réalise que le monde contemporain ne peut se passer de cette entreprise sans sombrer. C’est pourquoi il commence à nettoyer E-Corp de ses employés les moins recommandables : il essaie de rendre l’entreprise meilleure pour en limiter les dégâts. Bien entendu, la saison 3 débute tout juste et il y a de fortes chances pour qu’un revirement ou deux bouleverse la trajectoire actuelle du récit. Néanmoins, la question a été soulevée : à mesure que la lutte s’engage, le rebelle apprend à mieux connaître l’institution qu’il combat et en comprend beaucoup mieux les racines. Après tout, Robin des Bois ne remet jamais en cause le système social de son temps. Il s’insurge seulement contre le Shériff de Nottingham qui utilise le système pour le corrompre à son profit.

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