« Jeunesse lève-toi » ou l’apathie de la jeunesse contemporaine

Né en 1977, Damien Saez est un poète qui s’est fait connaître grâce à la musique et pour ses prises de positions politiques contre la société de consommation et plus généralement contre le capitalisme. Il a rencontré un certain succès dans les années 2000, à la suite de quoi il s’est fait plus discret, sans pour autant disparaître. Chanteur pour adolescents pour les uns et poète engagé ou arrogant pour les autres, il a été au cœur d’une polémique, en 2011, lorsqu’il utilise une affiche dans lequel une femme nue est mise dans un caddie.

Comme c’est un exercice auquel je ne me suis jamais livré sur ce blog, j’ai décidé dans ce post d’étudier une de ses chansons, sortie en 2008 et extraite de l’album Paris : « jeunesse lève-toi » (track 1). Ici, je ne vais pas me livrer à une appréciation des accords musicaux, de l’interprétation ou des harmoniques ; je n’en suis malheureusement pas capable, mon champ de prédilection étant davantage les mots. Je vais donc plus me focaliser sur le texte en tant que tel, même s’il est possible que, ce faisant, je perde une partie du message.

De manière générale, ce texte est à la fois un message d’amour et un appel à l’aide en direction de la jeunesse. Il est également possible de le comprendre comme une accusation de la jeunesse qui, selon Damien Saez, ne remplit pas sa fonction dans la société et laisse cette dernière dépérir. C’est plutôt cette dernière solution que j’ai préféré retenir, même si ce choix est, somme toute, discutable.

La chanson est construite toute entière sur une opposition binaire simpliste entre des forces élémentaires : la vie et la mort ; l’ombre et la lumière ; le feu de la vie et le temps qui l’éteint ; de jour et de nuit. Il est également très souvent question d’eau (vague, crue, courant) et de roche (émeraude, poussière, sable). Enfin, le texte évoque à de nombreuses reprises l’idée de sommeil, voire de coma, qui s’oppose bien souvent à l’injonction qui a donné le nom à la chanson : « jeunesse lève-toi », qui elle évoque davantage le réveil et la position d’éveil. Bien entendu, chacune de ces forces élémentaires représente respectivement la jeunesse d’un côté (vie, lumière, feu de la vie, la vague) et la société contemporaine (la mort, l’ombre, le temps qui éteint la flamme, la poussière), que l’on pourrait facilement amalgamer avec la vieillesse. En d’autres termes, si je voulais schématiser et simplifier à outrances les choses, « jeunesse lève-toi » oppose la jeunesse à la vieillesse moribonde, en donnant à la jeunesse le rôle salvateur de renouveau.

Pour Damien Saez, le monde semble en effet prisonnier d’un cycle naturel immuable qui ne cesse de se répéter : celui du temps qui amène l’individu à perdre ses idéologies, ses croyances, son énergie vitale, son âme et, à terme, à mourir. Cette « malédiction » est particulièrement visible dans les strophes qui suivent :

Contre la vie qui va qui vient puis qui s’éteint.

Contre l’amour qu’on prend qu’on tient mais qui tient pas.

Contre la trace qui s’efface au derrière de soi.

À cette dégénérescence, cette « perfusion dans la veine », il n’existe selon Damien Saez qu’un seul remède : la jeunesse, seule force capable d’un renouveau « cosmique ». Celle-ci est en effet le « parfum de soufre  qui fait naître la flamme ». Ici, l’utilisation du mot soufre me paraît très importante, car au-delà de la simple image d’une allumette, le mot souffre m’évoque également les volcans et les éruptions volcaniques, c’est-à-dire des forces meurtrières inarrêtables capables de donner la vie (terres fertiles une fois la lave séchée) autant que de la prendre (les dinosaures). En d’autres termes, la jeunesse est le feu destructeur ; elle est ce qui met fin à un monde et en annonce un nouveau.

Bien entendu, cette chanson va bien au-delà de ce simple aspect métaphysique. Selon Damien Saez et son cycle cosmique de vie et de mort, notre société est mourante et nous nous trouvons actuellement dans une phase crépusculaire. Dans mon introduction, j’ai déjà évoqué les idées anti-capitalistes et anti société de consommation de Damien Saez. Ces dernières se matérialisent ici par des expressions telles que « puisqu’ici il faut faire des bilans et du chiffre » ou pour « rendre nos ADN un peu plus équitables ». En d’autres termes, l’auteur attend désespérément « l’aurore » et celle-ci ne vient pas, car la jeunesse (force de vie et de renouveau) a sombré dans un « triste coma » et ne semble pas vouloir se réveiller. D’une certaine manière, ce silence inquiète Damien Saez au point que celui-ci demande si la jeunesse est encore capable de remplir son rôle de renouveau salvateur :

Dis-moi qu’on brûle encore,

Dis-moi que brûle encore

Cet espoir que tu tiens parce que tu n’en sais rien

De la fougue et du feu que je vois dans tes yeux

Car, ce texte s’agit avant tout d’un texte politique et d’une injonction à la révolte et au renouveau (« Jeunesse lève-toi » ; « de ton triste coma, je t’en prie libère-toi »), comme l’évoque le champ lexical du combat et de la violence (« tuer le père », « faire entendre ta voix », « Au creux des reins, faut aiguiser la lame », « Puisqu’ici il n’y a qu’au combat qu’on est libre »). L’auteur souhaite en effet repartir à la lutte contre l’épaule de la jeunesse. Cette formulation ambiguë alliée à d’autres comme « pour faire du bruit encore, réveiller les morts » me fait penser à des manifestations en place publique et à des mouvements populaires. Saez appelle en effet de ses vœux une « crue » capable d’emporter la société contemporaine sur son passage. Il est également intéressant de remarquer que pour lui, le politique n’est plus la réponse à cette dégénérescence et que l’art engagé serait la solution.

En conclusion, je trouve le texte de Saez très bien construit et particulièrement poétique. Je trouve également les sonorités de la chanson très agréables et celle-ci vaut bien le temps que j’ai passé à rédiger cet article. J’ai en revanche été parfois mal à l’aise à cause de sa binarité simpliste parfois dérangeante. Les jeunes sont-ils réellement l’unique source de renouveau ? J’en doute… De plus j’ai été interloqué par quelques ambiguïtés. Ainsi, je ne peux toujours pas dire si Saez considère que la jeunesse aurait déjà dû se révolter – ce qui pourrait alors être compris comme une trahison et une accusation de la jeunesse contemporaine qui, en ne se levant pas et en ne jouant pas son rôle cosmique, ne renouvelle pas la société moderne et deviendrait alors responsable de mal être actuel – , ou bien s’il considère que la jeunesse est tout simplement encore dans son cycle normal de sommeil et que Damien Saez cherche simplement à hâter le réveil. J’ai également des difficultés à comprendre certaines positions de l’auteur, qui me donne parfois l’impression d’être une sorte de parasite s’abreuvant de la fougue naturelle de la jeunesse et de sa propension à se révolter (« à l’ombre du faisceau, mon vieux tu m’auras plus » ; « puisqu’ici il n’y a qu’au combat qu’on est libre »).

En espérant vous avoir donné envie d’écouter cette chanson…

www.youtube.com/watch?v=-Km3K9RFJt0

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