Le Garçon et la bête : analyse et déconstruction d’un conte de fées

Dans cet article, je vais utiliser une partie de la méthodologie découverte dans Psychanalyse des contes de fées (Bruno Bettelheim) pour analyser le film : Le Garçon et la bête (Mamoru Hosoda). Comme je vais évoquer certains éléments de l’intrigue (SPOILERS), je vous conseille donc de regarder le film avant de lire cet article.

Différentiation entre conte de fées, mythes et fables :

Tout d’abord, il me paraît important de différencier conte de fées, mythe et fable. En effet, a priori, il est plutôt aisé de les confondre. Les définitions suivantes sont toutes extraites de Psychanalyse des contes de fées.

Samuel Johnson donne de la fable la définition suivante :

« La fable semble être, sous sa forme première, un récit où des êtres irrationnels, et parfois des objets inanimés, sont censés, à des fins d’éducation et de morale, agir et parler au nom de l’homme »

La fable est donc une petite allégorie (puisqu’elle utilise des animaux ou des insectes comme protagonistes principaux). Elle a une portée ouvertement moralisatrice. Par exemple, dans La Cigale et la fourmi, la morale principale est qu’il ne faut pas jouir de l’instant présent et s’ancrer dans le réel, c’est-à-dire travailler ou accumuler en prévision de l’hiver (période moins faste de l’année où il est nécessaire de puiser dans les réserves – Winter is coming ! Désolé, je n’ai pas pu m’en empêcher). Ici, à l’image de La Cigale et la fourmi, j’aimerais ajouter que, à l’inverse du conte de fées, qui laisse cours à un certain choix dans l’interprétation de l’histoire (morale, symbolique, etc.), la fable ne laisse aucune alternative : tu devras te comporter comme la (très hypocrite) fourmi, car la cigale n’a pas le beau rôle.

Le mythe peut être quant à lui considérer comme un modèle de comportement humain dont l’objectif est de donner à l’individu un sens et une valeur à la vie. Il est bien souvent l’expression de rites initiatiques ou rites de passage au cours d’une existence humaine classique. Il se veut également à portée universelle. En clair, il s’agit d’une histoire fictive représentant des personnages mythologiques (dieux, créatures fantastiques, héros aux capacités exceptionnels – par exemple Achille et son invincibilité ou Ulysse et sa ruse). Le mythe aborde des thématiques existentielles qui éduque/informe l’individu à travers des symboles et l’aide à prendre les bonnes décisions ou comprendre certains dilemmes auxquels il est confronté dans la réalité. Par exemple, dans un article, j’ai moi-même essayé d’ériger Star Wars au statut de mythe moderne et tenté d’utiliser son angle d’attaque pour comprendre la réaction des sociétés occidentales face au terrorisme.

Pour certains psychologues, il existe une certaine similitude entre les événements fantastiques des mythes et ceux des rêves éveillés d’une vie d’adulte : l’accomplissement des désirs, la victoire emportée contre tous les rivaux, la destruction des ennemis, etc. L’intérêt de cette lecture serait donc dans le fait qu’elle serait l’expression des éléments inconscients qui, normalement, n’accèdent pas au conscient. Selon Bruno Bettelheim, le mythe est davantage réservé à l’adulte, car il se termine généralement mal et, loin d’aider l’enfant à surmonter ses angoisses comme le conte de fées, il ne ferait que les accroître. Le mythe se différencie également du conte de fées par le fait qu’il porte ouvertement le nom de ses personnages (Thésée, Icare, Œdipe, Narcisse), alors que le conte de fées est dépersonnalisant (Le Petit Chaperon Rouge, la Belle et la bête, ou des noms extrêmement commun à l’époque de leur rédaction : Hansel et Gretel, etc.)

Le conte de fées est quant à lui taillé sur mesure pour l’enfant. Il s’adresse à l’enfant en premier lieu parce que les protagonistes sont bien campés et clairement établis dans l’histoire : par exemple, dans l’imaginaire occidental, le loup est nécessairement méchant. Selon Bruno Bettelheim, l’enfant a en effet besoin de personnages stéréotypés pour pouvoir construire sa personnalité. En second lieu, il s’adresse à l’enfant parce qu’il matérialise ses angoisses les plus profondes (mort de ses parents, abandon, séparation avec ses parents, etc.) ; néanmoins, comme le conte de fées finit toujours bien, il est source non d’angoisse, mais de réconfort ; en effet, à travers un personnage fictif auquel l’enfant s’est identifié, le conte de fées lui montre comment il pourrait surmonter les épreuves qu’il redoute tant si jamais ces dernières se produisaient réellement. Enfin, toujours selon Bruno Bettelheim, le conte de fées est taillé sur mesure pour l’enfant, parce qu’il s’adresse directement à son imaginaire et qu’il utilise des éléments fantastiques. L’enfant percevrait le monde différemment d’un adulte. Selon lui, l’enfant est un « animiste », c’est-à-dire qu’il voit des esprits et de la magie dans le monde qui l’entoure, nonobstant les explications rationnelles et scientifiques apportées par les adultes. L’enfant ne serait donc pas dérangé (bien au contraire) par des animaux qui parlent ou des créatures fantastiques. Bruno Bettelheim va même jusqu’à ajouter qu’ à l’âge adulte certains individus se seraient tournés vers la drogue (et le rêve éveillé qu’elle apporte) par manque de fantastique et de magie dans l’enfance.

Les Trois petits cochons sur le divan :

Voici une analyse que Bruno Bettelheim fait de ce conte occidental très connu :

L’histoire des Trois petits cochons, sur un plan moral, apprendrait à l’enfant qu’il ne faut être ni paresseux ni prendre les choses à la légère. Elle montre également qu’il faut être prévoyant et intelligent, et que c’est seulement de cette manière que l’on peut vaincre notre pire ennemi : le loup. Sur un plan plus symbolique et psychanalytique, il montre également les différents stades de l’évolution de l’homme.

Ainsi, les trois petits cochons construisent chacun une cabane différente. La première est en paille, la seconde en bois et la troisième en brique. Ce faisant, l’histoire symbolise le parcours technologique de l’homme occidental, de la préhistoire au monde moderne. Sur le plan psychanalytique (et là je cite), « les trois petits cochons montrent le progrès qui va de la personnalité dominée par le ça à une personnalité influencée par le surmoi, mais surtout contrôlée par le moi ». En termes moins abscons, l’auteur tente de dire que le petit cochon qui construit sa maison en paille, ainsi que celui qui bâtit la sienne en bois, le fait sans soin ni effort, son but étant d’aller jouer le plus rapidement possible. Ils pensent donc tous deux à leur satisfaction immédiate sans réfléchir aux dangers de l’avenir. En revanche, le troisième, le plus âgé, fait preuve d’une maturité supérieure, puisqu’il prend le temps de construire un abri en brique (qui le protège du loup). Il met donc de côté sa satisfaction immédiate pour un plaisir/une réussite future. Comme la situation présentée dépend de l’âge des protagonistes, l’enfant apprend qu’une évolution est possible (à la différence de la cigale et la fourmi) et que la satisfaction en tant que telle n’est pas nécessairement néfaste, puisqu’il l’obtient plus tard, en tenant compte des exigences de la réalité. Enfin, l’enfant apprend qu’il est possible de triompher du loup en se montrant plus malin que lui. L’enfant obtient également justice par la punition du loup (le troisième cochon mange le loup). Le conte de fées explique donc à l’enfant comment il peut se tirer d’affaire de façon constructive et permet donc à ce dernier de calmer certaines angoisses.

Le Garçon et la bête, un conte de fées ?

À cette question, je répondrais d’emblée de façon positive. En effet, ce film mélange des éléments du réel (il commence à Tokyo et montre des images de Shibuya Crossing) avec ceux du merveilleux (des animaux parlants qui vivent dans une sorte de monde parallèle et qui voyage parfois dans le monde des humains). L’intrigue ne prend pas non plus la peine d’expliquer la raison de cette étrangeté. Elle ne l’interroge pas non plus. Les choses, tout simplement, sont… Ce faisant, Le Garçon et la bête s’inscrit directement dans ce que Bruno Bettelheim nomme la « perception animiste » de l’enfant. De plus, le titre est dépersonnalisant : il ne s’appelle pas Ren/Kyuta (le Garçon) et Kumatetsu (la bête). Au niveau des bêtes, on peut également remarquer une certaine caricaturalisation des comportements en fonction de l’espèce animale : par exemple, l’ours (Kumatetsu) est grincheux, mal luné et solitaire. On peut aussi noter la présence du vieux sage en la personne d’un singe, Tatara (vieux moine?). Il est donc possible à l’enfant de distinguer aisément le rôle des personnages et de s’identifier à celui qui lui semble le plus proche de lui. Enfin, ce film a une morale, il peut montrer à l’enfant comment se comporter et surpasser la disparition de ses parents – il permet donc hypothétiquement de surmonter certaines angoisses – et il se finit bien.

Le Garçon et la bête sur le divan

Avant même de procéder à une analyse plus poussée, je tiens à prévenir l’éventuel lecteur que je ne dispose d’aucune compétence en psychanalyse. À la différence de Bruno Bettelheim, je ne vais donc pas manier des concepts comme le ça, le moi et le surmoi. Seulement, après la lecture de Psychanalyse des contes de fées, j’ai pu effectuer un certain nombre de liens symboliques avec des œuvres connus et moins connus, dont Le Garçon et la bête. Dès lors, les analyses qui suivent sont simplement le fruit de mon interprétation et ne peuvent être tenues pour vérité générale (si tentée que la psychanalyse puisse être tenue pour vérité générale ; mais là, j’ouvre un débat qui me dépasse quelque peu).

Pour moi, sur le plan des angoisses psychanalytiques, le thème principal de ce film est : comment un enfant peut-il vivre et gérer la mort de ses parents. Ainsi, dès le début du film, la mère de Ren décède. De plus, comme son père a disparu, il se retrouve au crochet de sa famille proche. D’une certaine manière, Ren est orphelin et il réagit à cet événement en fuyant et en vivant dans les rues de Tokyo. Ici, je ne peux pas m’empêcher de signaler que matérialiser les angoisses des enfants est une caractéristique inhérente au conte de fées. Au cours de ses errances, Ren rencontre l’ours Kumatetsu, qui va lui proposer de devenir son disciple. Le garçon accepte et, dès lors, commence son enseignement dans les arts martiaux. Seulement, Kumatetsu n’est pas un bon maître et ne sait pas comment expliquer son art (étant une bête, il fait tout d’instinct, à la différence de l’humain – l’enfant apprend ainsi la caractéristique de l’être humain et sa différence avec l’animal). Aussi, Ren apprend en se mettant à la place de l’ours et en imitant tous ses faits et gestes. Grâce à Kumatetsu (figure tutélaire qui remplace le père protecteur et lui apprend à grandir/à tenir son rôle d’homme (théorie de reproduction du genre)), Ren devient un homme digne et prend le nom de Kyota. Dès lors, il m’est possible d’affirmer que ce film montre à un enfant que, à la mort de ses parents, pour continuer à se construire, il lui est possible de prendre quelqu’un d’autre comme modèle (un professeur, etc.). Si j’en crois Bruno Bettelheim, ce type d’histoire est susceptible d’aider un enfant à atténuer des angoisses similaires (décès des parents).

Sur le même registre des souffrances intérieures, le Garçon et la bête traite à profusion de la colère et de l’amour. En effet, en théorie, les humains ne sont pas admis dans le royaume des animaux, parce qu’ils sont différents : ils éprouvent de la haine et, parfois, cette dernière les consume au point qu’ils deviennent fous et détruisent tout. Ici, il me semble que ce film traite donc de ce que les Grecs Anciens nommaient la pulsion de mort (Thanatos – dieu de la mort), qui est inhérente à toute psyché. Ren est touché par cette pulsion de mort dès le décès de sa mère : il libère une sorte de fantôme noir alors qu’il déambule dans les rues de Tokyo en affrontant les sentiments de solitude et d’abandon. Au cours du film, alors qu’il croit Kumatetsu mort, Ren perd le contrôle et devient fou de haine. Il ne reprend les rênes de ses émotions qu’à partir du moment où il aperçoit le bracelet que Kaede (la jeune fille dont il est amoureux) lui a confié. Ici, sur le plan symbolique, il ne peut s’agir que d’une représentation d’Éros, la pulsion de vie, contrebalançant Thanatos, la pulsion de mort. Le Garçon et la bête enseigne donc à un enfant les deux forces essentielles de la vie (d’un point de vue psychologique/psychanalytique). Dès lors, parce que le second humain vivant dans le monde des bêtes, Ichirôhiko, n’a personne dont il est amoureux, il sombre complètement dans la fureur. Seul Ren (aidé de Kumatetsu) parvient à l’arrêter en aspirant le spectre noir (la pulsion de mort) en lui. Grâce à tout cela, Ren parvient également à pardonner son père et à retourner vivre chez ce dernier, mettant définitivement fin à l’histoire et à sa pulsion de mort (ou du mois, il devient capable de la contrôler).

  • Kyuta/Ren se sent à nouveau en confiance dans le monde des humains et qu’il n’a plus besoin du monde magique pour y survivre.
  • Kumatetsu vivant dans le cœur de Ren/Kyuta, il me semble que cela signifie que peu importe ce que le garçon fait, le monde merveilleux/la magie qui est en lui l’aidera à supporter les difficultés qu’il rencontre. Il le rend plus fort.

Le Garçon et la bête : la morale

En visionnant ce film, j’ai pu extraire quelques allégories morales. Tout comme dans la partie sur la psychanalyse, je ne prétends pas en avoir fait un relevé exhaustif.

Tout d’abord, j’ai pu relever une morale qui m’a semblé profondément confucéenne. En effet, à son arrivée dans le monde des bêtes, Ren est victime des brimades des autres enfants, parce qu’il est un humain et non une bête. Cependant, à mesure qu’il devient plus fort et acquiert de ce fait une certaine prestance vis-à-vis des autres enfants, les harcèlements cessent. Plus encore, il devient un modèle pour tous au point que beaucoup font la queue devant chez Kumatetsu dans l’espoir de devenir le disciple de ce dernier et donc l’égal de Ren. Ici, le film enseigne donc qu’il ne faut pas nécessairement répondre à la violence par la violence. De plus, il montre que la dignité s’acquiert par le travail et qu’un homme digne sera respecté et imité par les autres.

La seconde et dernière morale que j’ai pu extraire concerne Ichirôhiko. Celui-ci est un humain recueilli par les bêtes alors qu’il était encore bébé. Néanmoins, ses parents ne lui ont jamais avoué qu’il était adopté. Aussi, il grandit avec le ressentiment, parce qu’il se rend compte qu’il est différent des autres, différence qu’il ne parvient pas à accepter. Finalement, il perd le contrôle. Il finit par devenir fou de rage au point de vouloir tout détruire. Une fois vaincu par Ren, il revient vivre dans le royaume des bêtes et accepte sa différence. Ce faisant, il fait la paix avec lui-même et laisse de côté sa pulsion de mort. De ce petit épisode, j’ai donc conclu la petite morale suivante : il est important de s’accepter pour vivre en paix avec soi-même et avec les autres.

Conclusion :

Pour conclure, j’aimerais revenir à la théorie de Bruno Bettelheim :

«plus un individu se sent en sécurité dans le monde et moins il aura besoin de recourir aux projections « infantiles » (explications mythiques des éternels problèmes de la vie, ou solutions fournies par les contes de fées) »

Il me semble alors intéressant de réfléchir au statut même des œuvres fantastiques. Serait-il possible qu’elles soient des « pansements de l’âme » ? Et quid de l’écrivain qui les produit ? Suis-je moi-même un « médecin de l’âme » ou un grand névrosé, qui me tourne vers les littératures de l’imaginaire, parce que je ne me sens pas en confiance dans le monde dans lequel j’évolue ?

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