« La Zone du dehors » ou l’homme révolté contemporain

Couverture Folio SF ; illustration de couverture de Nicolas Fructus

« Ce livre a été écrit dans un but, unique : comprendre en Occident, à la fin du vingtième siècle, pourquoi et comment se révolter. Contre qui ? Ajouteront certains en guise de prolongement, mais déjà ça glisse, ça devient incertain et flaqué, car la question, que posent ces nouveaux pouvoirs auxquels chacun de nous est aujourd’hui confronté, dans son corps, aux tripes même, sans le vouloir, sans s’en dépêtrer, d’où qu’il se tienne, hautain même, indifférent ou narquois, cette question est devenue : contre quoi ? »

D’Albert Camus à Alain Damasio

La citation ci-dessus est extraite de la postface du livre d’Alain Damasio : « La Zone du dehors ». À elle seule, elle justifie le titre de cet article et la référence à L’Homme révolté d’Albert Camus. En effet, ce dernier, dans son essai existentialiste célèbre, décrit les mécanismes de la révolte. De manière extrêmement grossière, je résumerais sa thèse de la façon suivante : à la fin du XIXème siècle, Friedrich Nietzsche constate la fin du sentiment religieux en Occident et il ne reste désormais que l’ombre de Dieu – métaphore que je comprends personnellement comme le besoin/la tentation humaine de croire en un ou des dieux. Avant Nietzsche, certains philosophes avaient conclu de ce vide (abyssal ?) ̶ ce qu’Albert Camus appelle « sentiment de l’absurde » ̶ une certaine forme de nihilisme (ici, je donnerais à ce mot le sens suivant : « tout se vaut » ; néanmoins, il me semble que de nombreuses autres définitions pourraient être données). Ainsi, Marquis de Sade considérait qu’il n’existait aucune loi morale valable et qu’il fallait substituer les lois divines par la loi de la nature (comprendre la loi du plus fort). De fait, dans la plume de Sade (par exemple Justine ou les malheurs de la vertu) ce nihilisme mène à la destruction de toute civilisation. À l’inverse du Marquis de Sade, Albert Camus explique qu’il existe d’autres voies. Pour lui, la révolte en est une.

« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. Un esclave, qui a reçu des ordres toute sa vie, juge soudain inacceptable un nouveau commandement. Quel est le contenu de ce « non » ? »

Maintenant que j’ai établi un lien entre ces deux ouvrages, j’aimerais effectuer un certain nombre de remarques préalables avant de continuer.

  • Je n’ai ni la prétention, ni l’ambition, de reprendre La Zone du dehors dans son entièreté et d’en extraire tous les sujets possibles de révolte de notre monde contemporain. L’ouvrage que j’ai entre les mains fait plus de 600 pages et le sujet que j’aborde mériterait probablement un travail de recherche universitaire (relativement ?) long.

  • Ma lecture de ce roman est récente (finie la veille de la publication de cet article). Néanmoins, je tiens à préciser que les relevés faits plus bas ont été faits de tête et qu’en conséquence, il y a peut-être des approximations.

  • Cet article n’est pas une apologie de La Zone du dehors. Comme tout roman (ou oeuvre d’art), il est imparfait et soumis à la subjectivité du lecteur (autant que de l’auteur). Pour moi, si le mode narratif en « je » se justifie totalement à mes yeux, dans la mesure ou une révolte se doit d’être intérieur avant d’être extérieur, j’ai néanmoins trouvé la narration chorale de ce livre extrêmement difficile à suivre. Certes, l’auteur a varié les styles en fonction des personnages, cependant j’ai trouvé très perturbant et difficile de suivre et d’identifier les personnages (Slift étant, de mon point de vue, le plus aisé à repérer dans ce joyeux désordre narratif). De la même manière, j’ai trouvé l’écriture de ce roman alambiquée (inutilement ?) et l’auteur aurait probablement gagné à couper certaines descriptions et simplifier son texte. Non que celui-ci soit incompréhensible, loin de là ; seulement de nombreuses tournures de phrases (à grands renforts de virgules et coupures intempestives) deviennent presque incompréhensibles. À la lecture, je me suis posé très régulièrement la question de la validité grammaticale de bien des formulations ou syntaxes. En d’autres termes, si à l’issue de cet article il vous vient l’envie de lire La Zone du dehors, sachez qu’il ne s’agit pas uniquement d’une lecture de détente : elle demande une certaine concentration/volonté.

  • Je ne vais pas non plus prendre la peine de décrire l’intrigue comme dans mes articles précédents. Je ne pense pas qu’il soit pertinent de la connaître pour comprendre les propos que je tiens (ou que j’extraie du roman, c’est selon). Si vous désirez trouver un résumé, je vous conseille d’aller sur ce site.

  • Même si je ne détaille pas l’intrigue, j’effectue parfois des allusion à des faits du roman. En conséquence, vous pouvez considérer qu’il y a des spoilers.

La Zone du dehors est donc un livre qui réfléchit aux raisons de se révolter en social-démocratie. En d’autres termes, à la lueur des analyses d’Albert Camus, je vais tenter de mettre en exergue quelques « non ! » et donc, par conséquent, mettre en avant quelques « oui ».

Un contrôle politique détourné

Tout au long du roman, Alain Damasio n’a de cesse de critiquer les diverses manipulations de l’État pour contrôler le citoyen. Seulement, loin de procéder par la force comme les entités totalitaires du XXème siècle (URSS ou Allemagne nazie), il procède de façon détournée par la suggestion ou la « dévitalisation ». Au cœur de la social-démocratie imaginée par Damasio, le citoyen n’est plus un individu unique avec des affects et des pensées qui lui sont propres. Il est un chiffre, une valeur statistique. Par exemple, en tant que telle, la social-démocratie n’interdit pas à ses citoyens d’aller dans le Dehors. Seulement, elle surveille avec assiduité qui s’y rend. Car, statistiquement, ceux-ci ont plus de chances d’être des déviants ; de la même façon que les États totalitaires, la social-démocratie a besoin de ses opposants pour exister et réaffirmer son pouvoir sur la société. De fait, la police ou l’armée interviennent très peu. L’État préfère gérer ses citoyens en les manipulant à coups de spots télévisuels, images de propagandes et « bons sentiments ». Le citoyen est « lobotomisé » par les images de son téléviseur et les jeux virtuels au point qu’il ne distingue parfois plus très bien la réalité de la fiction.

Le contrôle s’effectue également de manière électronique, à l’aide d’implants qui permettent de circuler dans telle ou telle partie de la cité. Il est donc possible de suivre le citoyen à la trace, où qu’il aille. Mais le système est encore plus pernicieux encore, puisque, selon le revenu de l’individu, il est autorisé ou non à entrer dans tel ou tel endroit. En outre, si le citoyen ne dispose d’aucun implant, il doit éviter un certain nombre de lieux. Il s’agit donc d’un contrôle de la liberté de circulation.

L’individu est infantilisé et dévitalisé. Ainsi, partout où les narrateurs vont (à l’exception peut-être de la RAD), des panneaux sont élevés pour prévenir les citoyens : « Pour votre sécurité, … ». Damasio pousse le vice jusqu’à en mettre au début d’une montée pour le cas où un cycliste fasse une crise cardiaque. De même, comme l’État gère beaucoup de choses pour lui, comme des allocations par exemple, l’individu est emprisonné dans un cocon confortable dont il ne veut pas s’extraire. Ici, il me semble important de préciser que pour Damasio, se révolter pour une augmentation des allocations/contre une diminution de ces mêmes allocations n’est pas une révolte en tant que telle. L’individu est donc « dévitalisé » et dès lors bien plus facilement contrôlable.

Le système du clastre ou du statut social permet de canaliser les énergies de la société civile : moins un citoyen a de lettres à son nom et plus il est placé haut dans la hiérarchie sociale. De cette manière, il est possible à tous de connaître d’emblée la position sociale d’un individu en fonction de son nom. En outre, pour établir les résultats chaque année, les citoyens votent en fonction de différents critères de socialisations et d’interactions sociales (aimez-vous votre patron ? Etc.). Dès lors, tout le monde contrôle tout le monde, parce que tout le monde a du pouvoir sur tout le monde. Le phénomène s’accroît encore lorsque l’on apprend que toutes les nuits, des volontaires se relaient et qu’à l’aide de matériel électronique de surveillance, ils observent les faits et gestes de chacun ; ils repèrent les déviants et les dénoncent. L’apogée de ce pouvoir exercé par le peuple reste sans l’ombre d’un doute le moment où les citoyens, au cours d’un procès public, votent « pour ou contre » la mise à mort. Ainsi, d’une certaine façon, tout le monde est coupable, mais personne ne prend de responsabilité, à commencer par le système judiciaire lui-même ou le président. Tout le monde n’est qu’un maillon de la chaîne, un rouage dans une mécanique plus vaste.

Une dépersonnalisation de l’individu

Donc, comme je l’ai dit dans la partie précédente, l’individu ne compte plus. Il n’est plus qu’une donnée statistique. L’auteur pousse le vice jusqu’à élaborer un système de dépersonnalisation complet : le clastre. Dans bien des romans du genre, les romanciers attribuent à ses personnages des numéros. Si ce système est dépersonnalisant, il me semble que Damasio va bien plus loin : un numéro, tout comme des lettres, est un système d’attribution unique d’identité. Une fois que l’esprit sait que telle personne est connue sous le numéro N, la bascule est rapidement faite et il est possible d’attribuer une identité si le numéro est permanent. Le clastre, quant à lui, empêche une telle appropriation dans la mesure où, chaque année, en fonction de ses mérites, le citoyen se voit attribué une nouvelle série de lettres (de 5 lettres pour les citoyens les moins importants jusqu’à 1 lettre pour le président et ses ministres). Dès lors, l’individu perd une partie de son identité (genre, nom, etc.).

L’aliénation ne s’arrête pas là. Le corps est considéré comme une mécanique rationnelle : odeur, posture, bruits, chimie, etc. L’individu n’est donc plus une entité unique et inviolable, mais une mécanique qu’il convient de connaître et manipuler à souhait. L’omniprésence de la publicité, qui se sert de toutes ces découvertes scientifiques afin de vendre ses produits, en est le parfait exemple et le summum du phénomène apparaît lorsque le lecteur apprend qu’il existe des implants capables d’améliorer les corps (post ou trans-humanisme ?).

Les aspirations des individus ne sont plus réellement pris en compte. Dès le plus jeune âge, la social-démocratie apprend à l’enfant qu’il n’est qu’un rouage dans une matrice plus large. Lorsque la question suivante est posée : qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? Il ne répond pas dessiner des arcs-en-ciel, vivre avec mes amis, etc. Il répond par un métier, c’est-à-dire une fonction au sein d’un appareil économique qui le dépasse, en d’autres termes, une fonction ou un statut social.

Un « oui » à :

Globalement, la Zone du dehors est un plaidoyer libertaire. Ce livre critique les multiples formes de coercition que l’État ou la société civile (norme sociale/doxa) impose à l’individu au sein de la social-démocratie. Il existe donc des liens philosophiques très forts avec des auteurs comme Foucault, Deleuze ou Nietzsche (page 645 de l’édition Folio SF). Comme je l’ai déjà dit, je ne prétends pas avoir fait le tour de l’œuvre ni même avoir compris les propos de l’auteur dans leur complexité. Néanmoins, voilà ce que j’ai retiré de ce roman :

  • Il critique une rationalisation à outrance du monde et se positionne donc pour un certain « réenchantement du monde ».

  • Il milite pour le droit de l’individu à se découvrir lui-même et à aspirer à ce qui lui plaît/s’oppose à l’imposition de normes sociales et la dépersonnalisation de l’individu.

  • Il prend position pour un droit au chaos, un droit à l’incertitude politique ou personnel. Un droit à faire ses propres expériences et à se tromper/s’oppose à l’ordre étouffant régnant dans la cité.

  • Pour le pluralisme/contre une pensée unique.

Si le fond de ce livre est bien entendu criticable, la Zone du dehors n’en reste pas moins très pertinent sous de nombreux aspects et a le mérite de faire réfléchir le lecteur sur de nombreux travers de notre société actuelle. De même, sans dévoiler la fin du roman, il peut paraître abusif de considérer que Damasio suit la pensée de Camus jusqu’au bout.

En tout état de cause, j’aimerais finir cet article en évoquant La Horde de contrevent, qui est le dernier roman de Damasio, et qui emprunte un autre thème narratif cher à Albert Camus : l’existentialisme. Dès lors, la question que je me pose est la suivante : si Alain Damasio produit un nouvel ouvrage, le roman sera-t-il sur un thème camusien ?

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