Morale publique, autocensure et littérature : l’exemple de The Time Traveler’s Wife

The Time Traveler’s Wife, Audrey Niffenegger, Harcourt, 2004, 546 p.

L’objectif de ce post est multiple. Il va commencer par une petite critique du roman cité ci-dessus, avant de digresser quelque peu sur la pratique de l’autocensure.

Résumé et critique

time trav 2Tout d’abord, The Time Traveler’s Wife est un roman à succès qui a gagné quelques prix (selon Wikipédia : British Award for Popular Fiction en 2006 et Exclusive Books Boeke Price en 2005). Il s’agit d’une histoire d’amour entre Clare et Henry. Pour caricaturer un peu les choses : Clare aime Henry et Henry aime Clare. Bon, jusque-là tout le monde me suit et ceux qui, comme moi, ne raffole pas des histoires d’amour auront déjà arrêté de lire. Et, pour être honnête, aucun roman ne serait né si l’auteure n’avait pas eu l’idée « géniale » d’un gène qui, durant des moments de stress, fait voyager Henry dans le temps. Je développerais davantage ce que je pense de cette trouvaille un peu plus loin dans l’article. Pour corser un petit peu plus la situation, Henry ne possède pas le moindre contrôle sur son don. Il peut aller soit dans le présent, soit dans le futur et tend à apparaître/réapparaître aux instants les plus importants de son existence. De même, il voyage toujours nu (ce qui donne naissance à des situations plus ou moins cocasses, voire dangereuses). Le récit tente de retracer chronologiquement l’histoire d’amour, de la première rencontre (Clare a six ans et Henry presque trente ans – je crois) à la fin tragique (sortez les mouchoirs). Comme d’habitude, je vais révéler certains pans de l’intrigue. Donc, si vous êtes intéressé par ce livre, je vous conseille de le lire avant de continuer cet article.

Les points positifs

L’intrigue est très bien maîtrisée et l’auteure explore tous les segments de son récit (mieux que moi je ne l’aurais fait, je le reconnais). Le style est vif et fluide et le récit est prenant. Elle a également très bien réfléchi aux tenants et aboutissants des problèmes et opportunités du voyage dans le temps. De plus, la psychologie de ses personnages n’est pas trop mal étudiée (même si j’y reviendrais un petit peu plus loin) et ils ont des réactions crédibles.

Les points qui me dérangent davantage :

– L’utilisation de la première personne à la fois pour Henry et pour Clare. En tant que tel, il ne s’agit pas d’un problème ni d’une erreur. Seulement, la différenciation entre les deux points de vue ne fonctionne pas pour moi et plus d’une fois je me suis retrouvé confus et incapable de savoir lequel des deux personnages je suivais. Certes, il est possible de se repérer grâce au prénom du personnage en début de passage, seulement, j’estime que l’outil « je » offre beaucoup d’opportunités (même s’il est très casse gueule) et qu’il est dommage (voire maladroit) de ne pas en profiter ou de l’utiliser comme la troisième personne (il).

– Si le style est fluide, je trouve cependant le vocabulaire un peu simple. Il y a une utilisation abusive de verbes dits « faibles » (être, avoir, dire, faire…). De même, j’ai remarqué à certains endroits des répétitions gênantes (de mémoire, six fois le mot baby dans un paragraphe…).

– Il y a certaines descriptions qui m’ont gêné par leur caractère racial. Je l’admets, ce roman est écrit pour un public américain qui se fait une idée très particulière des stéréotypes. La chose ne m’aurait pas dérangé outre mesure si elle n’avait été le fait que d’un ou deux personnages (le racisme fait partie intégrante de la comédie humaine), seulement, les opinions semblent toutes se rassembler sur ce point : la société américaine fonctionne-t-elle uniquement sous ce régime-ci des races ? Peut-être. Peut-être pas… Ici, ce n’est pas véritablement le caractère moral qui me dérange mais le fait que cette conception stéréotypée influe sur l’imaginaire du lecteur et pourrait gêner la lecture. Par exemple, la mère d’Henry est décrite comme une « Italienne » par tout le monde (alors qu’elle ne l’est pas). Personnellement, j’avoue que je ne connais pas le stéréotype attribué aux Italiennes. Je veux dire, je connais des Italiennes qui sont petites et blondes, d’autres grandes et corpulentes, d’autre avec des cheveux courts ou des cheveux longs, des yeux bleus et des yeux marron… Pour visualiser un personnage comme celui-ci, je vous souhaite bon courage. Et, pour être honnête, ça me rappelle vraiment  Jankélévitch (à moins que ce soit Sartre – je ne me souviens plus) qui, lorsqu’il aborde la question de l’antisémitisme évoque le cas de deux individus : l’un est Juif et l’autre ne l’est pas. Et, il est amusant de constater que le non-sémite correspond au stéréotype que l’Allemagne nazie attribue aux Juifs mais pas le Juif (même si ce dernier correspond à un autre stéréotype Juif – celui de la France il me semble). Bon, je m’arrête là parce que je pense avoir été suffisamment clair.

Les trois points précédents ne sont que des détails de forme, je vous l’accorde, mais ils ont leur importance pour différencier un livre qui se lit bien d’un bon livre.

Passons à présent sur le fond

– Le roman est présenté comme de la Science-Fiction à cause du  gène d’Henry. Le génome et le cerveau humain restent des éléments plutôt mystérieux de notre constitution et, de fait, ils sont des sources d’inspiration pour de nombreux romanciers. Je vous l’accorde, la SF n’a pas vocation à être scientifiquement irréprochable, seulement, je pense qu’un minimum de crédibilité ne nuit pas au bon déroulement de l’histoire. Sinon, on aboutit à des histoires comme celles d’X-Men : Day of the future past où des mutations génétiques permettent de renvoyer quelqu’un dans son passé et dans son moi plus jeune. Incroyable, n’est-ce pas ? La génétique est merveilleuse et remplit des fonctions que les scientifiques n’ont pas finies d’explorer, seulement, je ne pense pas que voyager dans le temps puisse faire partie de nos attributions naturelles… Pour être honnête, j’aurais préféré que l’auteure n’aborde pas cet aspect scientifique pour le moins ubuesque et qu’elle reste dans le domaine du Fantastique, qui permet davantage que la SF des aberrations de cet acabit. Si ce gène n’avait été qu’un détail de l’histoire, je ne l’aurais probablement pas mentionné, seulement, le récit tout entier repose dessus et c’est ça qui m’agace un peu. D’autant plus que l’auteure explique qu’il n’y a aucune règle, ce qui lui permet de faire tout et n’importe quoi pour arranger son récit comme il lui plaît. Et, oh surprise ! la fille d’Henry maîtrise beaucoup mieux son don que lui…

– Si les deux personnages principaux sont assez bien développés d’un point de vue psychologique, j’avoue que le reste des personnages secondaires m’ont véritablement laissé sur ma faim parce qu’ils sont caricaturaux et manquent de profondeur. Ils ne sont ici que pour remplir une fonction dans le récit. Nous avons l’avocat (il est Polonais celui-ci) musclé au grand cœur qui est amoureux de Clare (bah il faut bien faire un triangle amoureux, non ? Et une femme doit avoir au moins un ancien amant capable d’attendre plus de dix ans le temps que la place se libère…), la meilleure amie (Philippines), la belle-mère psycho, le père alcoolique indigne, la nounou coréenne (qui adore son jardin)… Bref, vous m’avez compris.

– La scène où Henry meurt est selon moi très mal travaillée. Elle est de même dévoilée bien en amont pour une raison qui m’échappe et décrite au futur. Bref, pour un moment clé du livre ou presque, je pense que c’est un peu léger.

– Mon dernier point de critique m’amène à ma seconde partie : ma petite digression sur l’autocensure.

 L’écrivain et l’autocensure

Ici, je vais commencer par entrer dans les détails de l’intrigue  avant de dériver. Comment Clare et Henry se sont-ils rencontrés ? C’est à la fois simple et à la fois compliqué puisque le voyage dans le temps est impliqué. On peut dire qu’il y a eu deux rencontres.

tim travLa première a lieu lorsque Clare a six ans et que Henry en a un peu moins de trente (je crois – à revérifier). C’est ainsi que Clare apprend à le connaître et à lui faire confiance. Comme il ne cesse d’apparaître au même endroit durant toute l’enfance de la petite fille (et son adolescence), il lui sert à la fois de figure paternelle, d’enseignant et plus tard d’amant. Ici, je ne m’attarderais pas sur le caractère freudien de ce texte mais il me semble qu’un psychanalyste pourrait écrire une thèse sur ce roman ou presque… (J’ai d’ailleurs lu que l’inceste est un thème récurrent de la littérature érotique/pornographique féminine : lien). Bref, tout ce que vous avez besoin de savoir c’est qu’une version de Henry (42 ans) couche pour la première fois avec la Clare du passé (pour ses dix-huit ans). Puis, sans explication aucune, Henry cesse d’’apparaître à Clare pendant deux ans, de quoi laisser la jeune femme rêveuse et languissante quant à leur prochaine rencontre… Cliché, quand tu nous tiens !

La seconde rencontre se déroule à l’initiative de Clare (puisque le Henry du temps présent n’a jamais voyagé chez la Clare du passé et il n’a donc aucune idée de qui elle est). C’est donc Clare qui prend les choses en main (après tout, elle sait qu’elle est destinée à marier Henry…). La suite de l’intrigue raconte donc leur vie de couple et les difficultés qu’ils rencontrent dans la vie de tous les jours à cause du gène de Henry.

Où est-ce que je veux en venir en décrivant tout ça ? C’est simple. Ici, il ne s’agit que d’un détail mais il me semble avoir une importance cruciale : le Henry de 42 ans couche avec la Clare de 18 ans mais jamais avant, lorsqu’elle avait par exemple 17 ans et 364 jours… Alors qu’elle le presse depuis ses seize ans pour que la chose se fasse (et que lui-même en a très envie). Seulement, l’acte serait probablement puni par les lois des États-Unis (ce n’est jamais précisé dans le livre mais je suppose que c’est le cas étant donnée la sensibilité du sujet là-bas). De plus, à plusieurs reprises, Henry fait allusion à Humbert Humbert (personnage notoire de la littérature américaine pour son amour de la jeunesse). Ici, le message est clair et simple : l’auteure craignait qu’en les faisant passer à l’acte avant la date légale, son lectorat s’insurge et accuse son protagoniste de pédophilie. Ici, que les choses soient bien claires : mon propos n’est pas de dire qu’il aurait dû avoir des rapports avec elle lorsqu’elle avait dix ans. Ça n’a pas de sens. Mon propos est le suivant : pour se prémunir d’un retour de bâton, une romancière a décidé de former son intrigue de telle sorte que ses personnages soient irréprochables d’un point de vue moral alors que, selon moi, la manière dont elle a abordé son sujet menait sans l’ombre d’un doute à une transgression autant de la loi que de la morale publique. Et, j’ai envie d’ajouter que l’auteure n’a pas peur de choquer puisque, lorsqu’il a quinze ans, Henry 15 ans couche avec un autre Henry 15 ans…

Un écrivain doit sans cesse s’interroger sur ce qu’il écrit et, surtout, comment il décrit les choses. Pour ce faire, il dispose d’un certain nombre d’outils (description à la loupe, ellipse narrative, description rapide sans le moindre détail, description métaphorique…). Il est également important de comprendre qu’un auteur fait face à sa propre sensibilité : il y a par exemple des scènes que je serais incapable de raconter à la première personne et j’ai moi-même coupé des séquences de mes textes qui me mettaient mal à l’aise (et que je n’avais pas envie de voir accoler à mon nom). Tout le monde a ses limites morales ou psychologiques. Néanmoins, un écrivain suit un scénario particulier (qu’il a lui-même inventé) et il écrit en fonction de ce scénario (qu’il doit rendre crédible). Par exemple, si vous rédigez l’histoire d’un soldat et que vous ne le montrez jamais au combat (parce que les scènes où il y a du sang vous font tomber dans les pommes), il risque d’y avoir un problème (ou alors il vous faudra trouver une justification infaillible). Pour en revenir à The Time Traveler’s Wife, l’auteure avait de nombreuses autres possibilités de scénarios bien-pensants où elle ne flirtait pas avec la morale réprobatrice de son temps. Par exemple, il est tout à fait possible d’imaginer qu’Henry à huit ans saute dans le futur pour rencontrer Clare au même âge et ainsi de suite. Seulement, Audrey Niffenegger a choisi une voie plus freudienne (et pourquoi pas) avec quelques écueils de morale publique. Or, je ne peux que constater qu’elle ne va pas jusqu’au bout de son scénario (ce qui, à mes yeux, décrédibilise son histoire et la décrédibilise en tant qu’auteure).

Que les choses soient bien claires : choquer la morale publique pour choquer la morale publique n’a, pour moi, aucun intérêt, sinon marketing (et encore). Ici, je pense notamment au livre de Brett Easton Ellis Less than Zero dont j’ai déjà parlé et dont j’avais trouvé que les multiples exagérations, si, en un sens, servaient son sujet, m’avaient paru manquer cruellement de crédibilité et le desservaient beaucoup de manière plus générale. Pour être honnête (il avait 21 ans à l’époque de l’écriture, je crois), j’avais vraiment l’impression de voir un adolescent cracher aux pieds de la société juste pour le plaisir de voir cette dernière réagir ; en d’autres termes, de la provocation stérile. Néanmoins,  pour en revenir à The Time Traveler’s Wife, je ne pense pas qu’il soit honnête pour un écrivain de travailler sur un sujet et de circonvolutionner (désolé pour le néologisme) autour des points sensibles sans jamais les aborder de front parce que certaines personnes pourraient ne pas apprécier la teneur de vos écrits (ici, il me semble important de préciser que, si la loi française punit l’incitation à la haine raciale, elle n’interdit pas en revanche d’étudier un personnage raciste). L’intérêt de la fiction est qu’il est possible d’aborder des thèmes émotionnels difficiles et de donner aux lecteurs une perspective différente de la leur. La littérature permet de comprendre (sens Camusien du terme)… Et, si l’écrivain ne se sent pas capable d’aller jusqu’au bout sur certaines matières (ce que je conçois tout à fait – il y a certains sujets que je n’aborderais jamais dans mes écrits parce qu’ils me mettent mal à l’aise), alors il ne devrait tout simplement pas écrire dessus (en d’autres termes inventer un scénario qui ne le pousse pas à se confronter à ses propres impossibilités) par respect pour le lecteur.

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