Voyage halluciné au pays des ouragans

Brussolo Serge, Planète des Ouragans, éditions Folio, 1995 et 1997, P 104-105.

«  Un voyage c’est une suite d’incohérence, c’est le chaos. Des choses viennent qu’on n’attendait pas. Des choses imprévisibles. Il ne doit pas y avoir de lien, de fil conducteur… d’unité. L’unité, c’est une invention du romancier, dans la vie il n’y a que zigzags et bifurcations, le voyage c’est ça. On rencontre des gens, on s’égard, on se perd, on revient sur ses pas. En fait, on ne sait pas où l’on va et on ne veut aller nulle part. On suit les accidents de terrain. Le voyage, c’est une suite de portes que l’on ouvre, derrière, il y a à chaque fois quelque chose de différent. Quelque chose qui vient en rupture… qui casse la trajectoire amorcée et provoque un ricochet. Un vrai voyage, c’est ça, il n’y a pas de rails invisibles, de voie ferrée fantôme. (…). Mais, c’est justement ça qui est important. Si l’on découvre une unité derrière tout cela, c’est que tout est raté… Artificiel. Il ne doit pas y avoir de squelette, le voyage, c’est une méduse. Lorsqu’elle est décomposée, il ne reste rien… Pas d’ossature… Le néant. »

Ce passage est un court extrait de la Planète des Ouragans de Serge Brussolo. J’ai choisi de vous en parler parce que je suis moi-même voyageur et que le thème me tient à cœur.

De mon point de vue, le passage que j’ai retranscrit est important pour deux raisons :

– Ici, il décrit un véritable voyage (que j’opposerais personnellement à des vacances)

– L’ensemble de son roman est construit sur cette même base de voyage, ce qui est, de mon point de vue, quelque chose de très difficile réaliser en forme littérare.

Qu’est-ce qu’un voyage ?

Pour moi, il existe une différence majeure entre vacances et voyages.

Des vacances se déroulent sur une période de temps bien définie. En règle générale, quelques semaines. Aussi, afin d’optimiser le temps et voir un maximum de choses, une planification en amont s’impose. Normal… Bien souvent, des hôtels sont réservés à l’avance pour obtenir les meilleurs prix ou les meilleurs établissements, et l’itinéraire ainsi que les activités sont soigneusement établis. En d’autres termes, vous allez d’un point A à un point D, et vous savez que vous passerez par point B et C. Ici, je ne dis pas que ce périple ne laisse aucune place à l’inconnu, seulement la marge de manœuvre est limitée.

Un voyage est au contraire beaucoup plus nébuleux. Vous arrivez à un endroit précis, sans avoir la moindre idée de vos prochaines étapes. Vous errez d’un point à un autre sans savoir ce que vous faites, ni d’ailleurs ce que vous voulez faire. Vous faites des rencontres qui vous font dériver d’un point à un autre et, rapidement, votre périple n’a plus aucun squelette. Vous revenez trois ou quatre fois au même point. Ou alors, vous n’arrivez jamais à l’endroit que vous vouliez visiter. Vous vous arrêtez de façon inopinée dans un lieu et vous y restez deux mois au lieu d’une nuit… Vous arrivez à une station de bus et vous réalisez que la liaison que vous voulez emprunter n’est pas disponible ou alors que bien plus tard dans la journée. Alors, vous décidez de prendre le premier bus venu, sans trop savoir grand-chose sur votre destination. De mon point de vue, un voyage peut être effectué dans n’importe quel pays, y compris le vôtre.  D’une certaine manière, la destination importe peu. C’est l’état d’esprit qui compte…

Un roman conçu sur le principe du voyage

Avant de commencer toute explication, j’aimerais d’emblée effectuer une remarque préalable sur le livre de Serge Brussolo. Il s’agit d’un recueil de trois romans publiés en trois dates différentes. Seulement, ici, il est important de préciser que leur rédaction n’est pas chronologique. Le premier livre est ainsi le tome 2 de la trilogie… Comme si l’auteur lui-même ne savait pas très bien où il allait. Comme un voyage !

Et, de fait, Planète des Ouragans  est chaotique. Les trois premiers narrateurs disparaissent à la fin du premier tome pour laisser place à Nathalie et son doberman. L’intrigue n’est pas non plus explicite et claire pour le lecteur. Il n’y a aucune unité mis à part les personnages rencontrés au fil du récit. Certes, il y a un certain nombre de rebondissements qui bouleversent les trajectoires des héros, seulement, pour être honnête, comme l’auteur ne met pas forcément ses personnages en relief, le lecteur éprouve des difficultés à s’attacher à eux, et donc, il se moque presque de leur sort (du moins c’est ce qui m’est arrivé, mais comme tout le monde est différent…). La lecture peut donc s’avérer ennuyeuse si le style flamboyant de l’auteur ne vous envoûte pas.

En réalité, ce qui donne son unité au récit, ce ne sont pas les narrateurs mais la planète Santäl. Elle est la véritable vedette du livre, comme un pays ou une région sont les véritables vedettes d’un voyage… Car, à travers tous ses personnages, Serge Brussolo s’attache à nous décrire la Planète des Ouragans.

Cette dernière est malade. On la dit mourante. À moins qu’elle ne soit en pleine gestation pour accoucher d’elle-même. Bref, vous l’avez compris, Santäl est un endroit où il ne fait pas bon vivre. C’est une planète qui se refroidit et qui est parcourue de vents violents capables d’expédier une tortue de terre de plusieurs tonnes à des centaines de mètres de hauteur. C’est une planète où l’on peut se faire aspirer à tout instant.

Bien souvent, lorsque l’on part en vacances ou en voyage, on désire voir certaines choses en particulier.

Que ce soit des montagnes. Un temple. Une jungle. Une forêt. Une île… Seulement, que serait un lieu de voyage sans ses habitants et sa faune ou sa flore ? Aussi, Serge Brussolo s’attache à immerger le lecteur dans un lieu exotique où les habitants désespérés tentent différentes stratégies de survie, toutes vouée à l’échec, que ce soient les hommes taupes, les fanatiques religieux ou bien même les hommes primitifs qui vivent en symbiose avec la nature. (Ici, je me permets de faire une parenthèse et d’expliquer que la Planète des Ouragans est une violente critique de la société contemporaine et de son attitude vis-à-vis du réchauffement climatique – je ne fais qu’évoquer ce point dans cet article car il s’agit d’un thème différent qui mériterait un article différent : avis aux amateurs !!!!). De même, la faune et la flore de Santäl sont pour le moins étranges. Des chevaux électriques. Des moules géantes indestructibles. Des éléphants kangourous. Des tortues habitables…

En d’autres termes, la Planète des Ouragans n’est pas un livre de Sciences Fiction comme les autres, car il est conçu sur le mode du voyage : « Un voyage c’est une suite d’incohérence, c’est le chaos. Des choses viennent qu’on n’attendait pas. Des choses imprévisibles. Il ne doit pas y avoir de lien, de fil conducteur… d’unité. L’unité, c’est une invention du romancier, dans la vie il n’y a que zigzags et bifurcations ». S’il est parfois difficile d’y trouver son intérêt d’un point de vue narratif, je ne saurais cependant que trop le recommander à la lecture, si vous êtes à la recherche d’un véritable voyage (sans quitter votre domicile confortable).

Un roman conçu sur le principe du voyage est-il efficace pour le lecteur ?

Bon, à la relecture de cet article, j’ai l’impression d’avoir fait de la promotion facile. Donc, j’ai décidé d’approfondir un petit peu mon propos avec cette dernière partie. Outre le côté voyage, la Planète des Ouragans pose également une question intéressante (pour un écrivain). À savoir : est-il nécessaire pour un roman (ou une série) d’avoir une intrigue cohérente impliquant les mêmes personnages du début jusqu’à la fin ? Le paradygme actuel semble davantage s’orienter vers une réponse affirmative.

Un romancier veut que son travail soit lu le plus possible (autrement, il n’aurait pas pris la peine d’écrire  toutes ces lignes). Pour parvenir à ce résultat, il faut attirer le lecteur, le pousser à lire jusqu’à la fin et, plus difficile encore, lui faire passer un bon moment. Or, une caractérisation superficielle des personnages et la disparition des trois protagonistes principaux après deux cent pages est un risque conséquent. En effet, un roman ne conserve son lecteur qu’à la condition de toucher à ses affects (il faut susciter sa curiosité, son intérêt, ses émotion, voire son sens de la réflexion). Et, une forte caractérisation permet de s’attacher aux personnages et donc de se sentir concerner par leur sort. En d’autres termes, si vous évacuer de votre roman les trois protagonistes principaux, il vous faut donc recommencer à captiver votre lectorat, sans quoi, il risque de refermer votre livre et de ne plus jamais y penser, sauf pour peut-être le critiquer. Il s’agit donc d’un procédé délicat qui risque de vous aliéner une partie de vos lecteurs. De fait, si vous observez les critiques de la Planète des Ouragans sur Babelio, vous verrez que c’est le cas et qu’un certain nombre d’entre eux critiquent l’ouvrage pour : des personnages non attachants, une intrigue pauvre ou inexistante, etc… Et, j’admets volontiers que, pour ma part, sans le style de l’auteur et la critique politique qui jalonne le texte (qui m’a forcé à réfléchir à défaut de m’intéresser au sort des personnages), il est peu probable que j’aurais continué la lecture de ce texte. Ici, il me semble important de souligner que l’attention de l’Homme Moderne est soumise à des sollicitations multiples. Dès lors, son temps libre devient une denrée précieuse qu’il tente d’optimiser. Donc, si votre travail ne lui plaît pas, il y a peu de chances qu’il s’échine à vous lire ; il a d’autres choses plus intéressante à faire… D’où le succès des page turner, comme le Da Vinci Code ou autres, qui sont conçus pour captiver le lecteur et le garder autant que faire se peut (chapitres courts, cliffhangers toutes les cinq pages, plus de mystères à résoudre qu’il n’y a de pages dans le livre, etc…). Et, ces écrivains sont lus… Pour preuve, je pense que tout le monde peut me donner le nom de l’auteur du dernier ouvrage cité sans mon aide.

Maintenant, l’écrivain anglais Stephen Baxter a rédigé un roman de près de sept cent pages sans protagoniste principal. Evolution (titre du livre) se contente de retracer l’histoire animale de la Terre à travers ses habitants. Il s’agit donc d’un récit qui retrace des milliards d’années d’évolution. La structure est la suivante : à chaque âge, il présente de manière romancée quelques espèces (fictives ou réelles) et dépeint leurs difficultés quotidienne, notamment celle de la survie. Dans de telles conditions, il devient difficile de captiver le lecteur qui voit sans cesse les personnages principaux changer ou mourir. Pourtant, il a été traduit en français, signe que les éditeurs pensaient qu’Evolution intéresserait le public, peut-être à cause de la partie anticipation de ce roman. Je ne sais pas. J’avoue personnellement que cette lecture m’a paru difficile et que si je m’étais trouvé, à l’époque, dans un environnement différent (comprenez : métro, boulot, dodo), il est probable que je n’aurais jamais ce livre.

Il me semble important d’ajouter ceci : si l’écrivain rédige des romans pour que ces derniers soient lus, je ne crois pas qu’il doive se conformer uniquement aux attentes se ses lecteurs. Il doit pouvoir se faire plaisir à lui aussi. Sans quoi, les longues heures de labeur passées devant l’ordinateur perdraient toutes leur saveur. Sans quoi, la production littéraire se résumerait à des romans de gare ou à des films hollyhoodiens à gros budget (autant dire à des oeuvres insipides et sans intérêt ou presque). Si trop d’action tue l’action, peut-être que trop d’efficacité tue l’efficacité. Du moins, tel est mon humble avis. L’écrivain doit pouvoir expérimenter et tenter des choses différentes. Il doit pouvoir violer en toute impunité les paradygmes déjà établis dans la profession. Peut-être vendra-t-il moins d’ouvrages ? Peut-être auront-ils une valeur intrinsèque moindre ? Moins de mérite ? Peu importe. De la part d’un auteur inexpérimenté, les critiques dénonceront une maladresse. De la part d’un auteur expérimenté et reconnu, les critiques ou les intellectuels loueront un effet de style. Avec ces dernières phrases, je caricature peut-être les choses, mais je pense que vous avez compris le fond de ma pensée.

Nothoi, le 22 avril 2016

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