Sexe, drogue et littérature : une plongée dans les abysses

Brett Easton Ellis, Less than zero /  Moins que zéro, (traduction française) Cet article s’attache à étudier les procédés narratifs par lequel l’auteur nous fait plonger dans des abysses, à travers, premièrement, la caractérisation de son personnage principal, deuxièmement l’absence complète de profondeur de ses personnages, et, en dernier lieu, la société qu’il décrit.

Brett Easton Ellis

Brett Easton Ellis

La raisons qui m’a poussé à rédiger cet article est simple : lorsque j’ai lu ce roman, j’ai éprouvé une sensation de malaise étrange. J’ai donc tout simplement cherché à découvrir les mécanismes narratifs responsable de cette gêne. Les réponses que j’apporte ne sont que mes humbles observations, alimentées par mon ressenti et mes connaissances en littérature. Je ne suis pas un Docteur en la matière, donc l’analyse n’est pas truffée de termes techniques. J »ai dû remodifier et remodeler cet article au moins quatre fois, signe qu’il y a probablement toujours quelque chose qui m’échappe ici. En espérant que cette fois-ci sera la bonne.

Le narrateur de ce roman, Clayton, est un jeune homme de dix-huit ans qui étudie à l’Université du New Hampshire. Il est issu d’un milieu social extrêmement aisé. Pour les vacances de Noël, il revient en Californie, d’où il est originaire, afin de passer les fêtes en famille et avec ses amis.

 L’arc narratif de ce récit est donc extrêmement simple, puisque l’on sait dès le début que le roman s’achèvera à la fin de son mois de vacances. De même, il ne s’agit pas d’un roman à suspense dans la mesure où le narrateur est un personnage vide qui porte un regard très distancié vis-à-vis de son environnement direct et qui, par conséquent, se sent très peu impliqué par ce qu’il voit. Il s’agirait presque du regard d’un ethnologique, sans les analyses conceptuels et théoriques. Clayton raconte simplement ce qu’il voit. Le récit est donc une suite de petites scènes décousues qui mettent en action les différents personnages de ce microcosme californien.

Plongée dans les abysses d’un protagoniste atypique

 Le roman est rédigé à la première personne. Cependant, dès les premières pages, on prend conscience que Clayton est comme une coquille vide, un zombie, un être presque dénué du moindre sentiment. Lorsque Blair (celle dont le statut se rapprocherait le plus de : petite amie) lui demande :

« What do you care about? What makes you happy? »

Il répond :

« Nothing. Nothing makes me happy. I like nothing, » I tell her.”

 Et, de fait, la lecture de ce roman donne l’impression de plonger dans les abysses d’un néant de l’être, et, à l’instar de l’étranger d’Albert Camus, plus on avance et moins on comprend les actions et réactions du protagoniste. Par son comportement, il illustre d’ailleurs lui-même le fait qu’il ne veut rien et qu’il n’est rien. D’où le qualificatif de zombie.

 Sur le plan des relations amoureuses, le néant est tout aussi éloquent. Blair pense qu’ils sont ensembles mais elle n’en est pas certaine. De son côté, Clayton dit à plusieurs reprises qu’ils ne le sont pas. Lorsqu’ils sont tous les deux, on a l’impression qu’il étanche simplement un besoin physique comme s’il mangeait un sandwich. Aucune émotion particulière ne le traverse. On n’a même pas le sentiment qu’il y prenne le moindre plaisir. Parallèlement à cette ébauche de relation, il couche avec différents hommes et femmes. Et, le seul moment du livre où l’on voit Clayton rire est lorsqu’il a un rapport avec Griffin (ce dernier enlève son caleçon et Clayton remarque que son amant d’un soir n’a pas de marque de bronzage…).

 Pour parvenir à cet effet de vide, Brett Easton Ellis utilise un certain nombre d’outils narratifs et autres artifices littéraires.

• Il ne décrit que des objets ou des actions simples. Et, surtout, aucun sentiment ou presque. De plus, le choix du vocabulaire est extrêmement neutre et plat.

• Cette sensation est encore accrue par une ponctuation qui se résume à des points et des virgules, à l’exception des points d’interrogation pour les dialogues.

• Un récit à la première personne est supposé révéler l’âme du narrateur. On est donc sensé connaître non seulement ses tics de langage, mais également ses pensées les plus intimes, une partie de ses intentions… Or, le fait de ne rien savoir ou presque de ses intentions ou de ses sentiments accroit l’effet de vide.

 Exemple de prose, une fois qu’il a couché avec Griffin :

“I take a piss and then stare at myself, nude, in the mirror for a moment, and then lean against the sink and turn on the faucet and splash cold water on my face. Then I look at myself in the mirror again, this time longer. I go back into the bedroom and put my underwear on, making sure they’re not Griffin’s, then I look around the room and panic, because I can’t find my clothes. Then I remember that it started in the living room last night, and I quietly walk down the stairs of the huge, empty mansion and into the living room.”

 C’est donc au travers de ce regard neutre et dénué de la moindre parcelle de jugement moral que l’on découvre ce que l’auteur décrit comme la haute société californienne et qui la rend encore plus sombre.

Plongée dans les abysses de la superficialité

  Dès le jour de son retour, à l’occasion d’une soirée, Clayton nous projette dans un environnement culturel très particulier : celui de la haute société californienne (industrie culturelle, immobilier ou finance). Et, à travers son regard dénué de jugement moral, le narrateur décrit tout d’abord un monde insipide focalisé sur les apparences, la beauté, la mode et l’argent.

  Ici, je m’arrête un petit peu plus longtemps sur les longues conversations à propos de salons de beauté et/ou de bronzage car elles revêtent, de mon point de vue, une importance certaine.

« You look kind of pale, Clay. You should go to the beach or something. »

 Dans le monde décrit par Brett Easton Ellis, à l’instar du Portrait de Dorian Gray, d’une certaine manière, l’apparence des individus reflètent leur personnalité. Ici, à la différence d’Oscar Wilde, il n’est pas question que les crimes des personnages s’impriment sur le corps des individus. Seulement, le monde de superficialité est tel, que l’on est ce à quoi on ressemble. Par exemple, l’ensemble des personnages secondaires qu’il rencontre insistent sur le bronzage de Clayton. Ce stigmate physique symbolise le fait qu’il est devenu étranger à cette haute société californienne et qu’il lui faut redevenir membre du groupe. Et, de fait, à mesure qu’il redevient un jeune adolescent bronzé, il n’a de cesse de penser que, pareils à des clones, lui-même et toutes ses fréquentation se ressemblent physiquement. Et, plus le roman avance, plus on a l’impression, à quelques exceptions près, que leur caractère est identique. On a le sentiment qu’ils sont tous interchangeables. De fait, personnellement, je confondais certains d’entre eux.

 Et, les conversations sont à l’image de cette superficialité, ce qui, de mon point de vue, rend ce roman encore plus déroutant et effrayant :

« You look just like David Bowie, » Alana, who is obviously coked up out of her mind, tells Daniel. « Are you left-handed? »

« No, I’m afraid not, » Daniel says.

« Alana likes guys who are left-handed, » I tell Daniel.

« And who look like David Bowie, » she reminds me.

« And who live in the Colony, » I finish.

« Oh, Clay, you’re such a beasty, » she giggles. « Clay is a total beasty, » she tells Daniel.

 Cette superficialité et la caractérisation très particulière de Clayton participent à l’impression de vide et de dépression qui m’a personnellement frappé durant la lecture de ce roman et sans quoi je n’aurais jamais écrit cette article.

Plongée dans les abysses de la haute société californienne

 L’ensemble de ce livre est conçu comme une descente aux enfers progressive. Une brutalisation graduelle du narrateur, à mesure que Clayton réintègre cette société et qu’il nous montre ses travers. Une brutalisation graduelle du lecteur également tandis que ce dernier prend conscience du vide environnant.

 Tout au long du récit, au cours de ses pérégrinations, Clayton nous introduit progressivement dans un monde de transgression où il est à la fois témoin et acteur :

• Transgression des normes sociales en vigueur dans la société Etats-Unienne classique.

1 Il y a par exemple un grand nombre de personnages bissexuels.

 2 Ensuite, la majorité des protagonistes semblent se moquer du mariage : les parents de Clayton sont divorcés ; mais, la palme revient sans conteste au père de Blair qui invite son amant à une fête chez-eux alors que sa femme sait parfaitement quelle relation les deux ont ensemble.

3 On découvre également une destruction complète de la valeur famille. Les protagonistes semblent pratiquer un individualisme forcené au point que plus le roman avance, plus on a l’impression que les cellules familiales se résument à une maison où les gens dorment et se parlent occasionnellement. Certains adolescents ignorent par exemple dans quel pays sont leurs parents se trouvent. De même, les relations parents-enfants semble inexistante ou se résumer à des liens monétaires. Autre exemple : personne n’est là pour accueillir Clayton après quatre mois d’absence.

• Utilisation généralisée de la drogue, sous toutes ses formes : cocaïne, héroïne, psychotropes, antidépresseurs ou alcool… Par exemple, sœur de Clayton (13 ans) lui vole sa cocaïne dans sa chambre. De plus, le narrateur donne l’impression que ces substances lui sont indispensables pour oublier ses angoisses ou son ennui viscéral.

• Transgression des liens de l’amitié et des relations d’entraide qui vont avec. Prenons l’exemple de Julian. Dans ce microcosme, c’est un membre qui s’est volontairement coupé de ses parents, et donc, symboliquement, de la protection de cette haute société californienne. Il s’est endetté à cause de la drogue, au point de devoir vendre son corps pour rembourser ses créanciers. Julian symbolise le fait qu’une fois privé de la protection de ses congénères, l’individu devient leur proie, leur esclave. Autrefois l’un des meilleurs amis de Clayton, il doit de l’argent à ce dernier. Un petit peu avant son départ, Clayton lui demande de le rembourser (argent dont il n’a absolument pas besoin) et Julian est contraint de se vendre à plusieurs hommes. Et, durant toute l’opération, Clayton est témoin de ce qu’il est contraint de faire pour payer ses dettes (pendant trois heures il regarde son ami avoir des rapports sexuels avec un client). Il est également témoin du dégout et de la détresse de Julian. Pourtant, il finit par l’abandonner après que ce dernier ait été battu et drogué par son proxénète. Et, il est en outre douteux qu’il ait récupéré l’argent qu’il lui avait prêté…

• Séquestration et Viol collectif d’une fillette de 12 ans.

• Fascination pour le cadavre mort dans une ruelle. Allusion à un tueur en série. Paiement pour un snuff movie et réaction physique évidente lors du visionnage.

• La prochaine étape pour tromper leur ennui semble être l’assassinat, même si le livre ne va pas jusque-là (soit le narrateur part avant, soit il y a quelque chose qui m’a échappé)

 Clayton participe allègrement à ces activités sociales jusqu’au stade de la prostitution, qui se révèle être sa limite (NB il a des flashbacks de Julian tandis que ce dernier joue au foot durant leur enfance commune et l’écœurement est tel qu’il essaie de se faire vomir mais en est incapable). Par la suite, bien que jamais il ne s’élève contre ses pairs, on sent une réprobation de leurs actes. Et, c’est probablement cet absence de jugement moral qui rend l’abysse encore plus profonde et terrifiante. Surtout lorsque l’on comprend que non seulement aucun d’eux n’ont le moindre remord, mais, qu’en outre, ils pensent pouvoir agir en toute impunité.

 En définitive, les procédés narratifs de Brett Easton Ellis qui permettent au lecteur de plonger dans les abysses sont des plus efficaces. Ici, je ne m’arrêterais pas sur les exagérations plus que probables des comportements décrits. En revanche, j’aimerais insister sur la sensation d’ennui et de vide existentiel que ces gens ressentent, et qui semble être la cause de toutes ces transgressions et de toutes les formes de dépressions que l’on rencontre dans ce livre. De fait, mon allusion à Albert Camus, un petit peu plus haut, n’est pas un hasard, et, il serait tout à fait possible de classer ce roman comme une œuvre existentialiste (du moins je la perçois comme telle, même si c’est peut-être un petit peu flatteur pour l’auteur).

Si vous désirez lire ce livre, en voici une référence parmi d’autres :

Brett Easton Ellis, Moins que zéro, 10/18 (1 avril 1988), ISBN 10 2264010959

ou, directement en ligne : http://www.amazon.fr/Moins-z%C3%A9ro-Bret-Easton-ELLIS/dp/2264010959

Nothoi, le 28 mars 2016

Be the first to comment on "Sexe, drogue et littérature : une plongée dans les abysses"

Leave a comment

Your email address will not be published.


*